La bataille de l’Atlantique

Pour ceux qui s’intéressent au transport aérien, je recommande vivement la lecture du tableau de bord mensuel du cabinet ID Aéro. On y append plein d’informations intéressantes. Je me suis intéressé aux compositions de flottes actuelles et futures.

D’abord, nous devons être conscients de l’accélération des moyens mis à la disposition des compagnies, soit qu’elles se les procurent en direct ou via les sociétés de location qui sont devenues les vraies propriétaires des flottes. En 10 ans, le nombre d’avions commerciaux en service est passé de 18.653 à 25.660 soit une augmentation de 38% avec une capacité moyenne en hausse. Mais le plus intéressant est d’analyser ce qui va se passer en regardant les carnets de commande. Le total des appareils en commande était de 7.585 en fin 2007, 7 ans après il est de 13.971 ce qui fait une progression de 84%.

Reste à voir comment cela va se répartir entre les différents acteurs. Prenons d’abord les longs courriers. 4 grands ensembles vont s’affronter dans le futur : les américains avec Delta Air Lines, United Airlines et American Airlines, les européens avec les groupes Lufthansa, IAG et Air France/KLM, les chinois avec Air China, China Eastern et China Southern pour ne citer que les principaux et bien entendu les compagnies du Golfe représentées par Emirates, Etihad Airways et Qatar Airways.

Si on examine les flottes actuelles, l’avantage est aux américains qui alignent 796 appareils contre 446 aux européens, 382 aux transporteurs du Golfe et seulement si l’on peut dire, 221 pour les compagnies chinoises citées. Mais la hiérarchie change du tout au tout si on regarde les commandes. Les compagnies du Golfe viennent largement en tête avec 600 appareils contre 227 pour les européens, 193 pour les américains et 58 pour les chinois.

La conclusion à tirer pour le futur semble assez claire. D’abord, les Chinois vont se concentrer sur leur marché domestique qui a d’énormes besoins. Cela se traduit d’ailleurs pour leurs commandes d’appareils courts/moyens courriers. Ils seront donc hors du jeu international. Restent les américains, les européens et les transporteurs du Golfe. Les commandes de ces derniers sont plus importantes que celles des deux autres groupes réunis : 600 contre 420. L’écart n’est pas mince. Eh bien il faudra bien mettre ces appareils quelque part.

Où sont les marchés juteux ? Certes encore largement vers l’Asie, mais les transporteurs du Golfe auront un peu de peine à concurrencer les transporteurs asiatiques qui offrent une qualité de service d’un niveau comparable et des prix de revient au moins aussi compétitifs que ceux des compagnies émiraties. Alors il reste le marché transatlantique. Celui-ci est une proie toute désignée pour les Emirates, Etihad, Qatar et consorts. Ils peuvent légitimement penser se tailler une place importante en arrivant avec un énorme différentiel de produit et des prix de revient compétitifs. Et l’écart va encore s’accroître dans les années à venir car ces transporteurs ont trusté les ordres de priorité de livraison des appareils modernes.

On peut objecter à ce scénario que ces compagnies ont besoin des droits de trafic pour opérer entre l’Europe et les Etats Unis et que les Etats ne sont pas prêts à les leur accorder. Sauf que les seuls constructeurs d’avions longs courriers sont l’un américain et l’autre européen. Sans les commandes du Golfe l’un et l’autre seraient dans une situation économique très difficile. Finalement si les négociations s’enlisent, que vont peser les octrois de droits de trafic contre la menace que feront peser les transporteurs du Golfe sur Airbus et Boeing ? Est-ce que les constructeurs ne seront pas les premiers à réclamer pour leurs clients le moyen d’exploiter les avions qu’ils construisent. Et puis les clients auront peut-être également leur mot à dire. Il est probable qu’ils préfèreront la concurrence fut-elle de la part de ces compagnies, au choix restreint qui leur est actuellement proposé. Or les clients sont également des électeurs.

On voit bien alors pourquoi les transporteurs américains ont commencé une offensive puissante pour stopper ou tout au moins retarder une « invasion » qui apparaît inévitable au moins à moyen terme.

La bataille de l’Atlantique ne fait que commencer.

Jean-Louis BAROUX