La solitude, ou le Yin et le Yang du voyageur d’affaires…

On dit souvent que la nuit "porte conseil"... Thibault Barat, délégué général de l'AFTM, y voit l'occasion de s'interroger sur les projets que l'on peut faire. Un moment de calme, propice à la réflexion. Et vous, partagez-vous ce regard décalé ?

00h52. Aix-en-Provence. La Montagne Sainte-Victoire toute proche. Si belle, si inspirante. Une chambre d’hôtel correcte à la décoration spartiate mais bien choisie. Une literie confortable. Le casque “bulle”, comprendre “anti-bruits”, rivé sur les oreilles, une playlist Spotify intitulée “Sleep” aux 2 millions d’abonnés. C’est donc forcément bien… Ça l’est. Je reprends la plume délaissée depuis quelques semaines pour beaucoup de raisons…

Les premières, pertinentes : beaucoup de travail, des projets plein la tête, de nombreux événements en cours, la préparation des actions à venir et un rythme très soutenu. Les secondes, qui s’apparentent davantage à des excuses qu’à de vraies causes sérieuses, sont venues tarir mon inspiration. Pourquoi ? Parce que j’ai délaissé les moments propices. Ce sont des cycles. “L’envie d’avoir l’envie”...

L’emploi du temps n’est pas moins chargé aujourd’hui, au contraire d’ailleurs, mais la (re)lecture récente d’un ouvrage magnifique de la littérature de science-fiction, la Horde du Contrevent, d’Alain Damasio, m’a rappelé combien il m’était important d’écrire. Inspiré et motivé par le personnage de Sov Strochnis, le scribe de la Horde qui consigne dans son carnet les faits qu’il juge marquants de sa tribu nomade luttant contre les vents.

L’analogie avec le voyage d’affaires est difficilement perceptible, mais en vérité, poser les mots, c’est rendre l’insaisissable “éternel” et c’est figer les sentiments. Le voyage a toujours été une muse pour moi. Il est la source de toutes mes inspirations. J’ai besoin d’être ailleurs et seul pour planifier, penser, créer, imaginer. C’est précisément ce que j’ai fait durant ces derniers mois.

Vous l’aurez compris à la lecture de Déplacements Pros, j’ai récemment engagé un tournant professionnel qui m’a accaparé l’esprit jour et nuit. L’emploi du passé n’est d’ailleurs pas justifié tant “le sujet” continue de m’habiter. C’est sans doute sain...

Beaucoup de voyageurs d’affaires vivent la solitude comme une contrainte, un mauvais moment à passer, une étape nécessaire dans le voyage. Ma vision est tout autre. Notre environnement nous sur-sollicite quotidiennement, nos rythmes sont effrénés, encore davantage si vous êtes parents, nous sommes esclaves de nos smartphones (comme j’aimerais avoir la force de m’en séparer ne serait-ce qu’une journée sans ressentir ce manque que nous connaissons tous !), le temps qui passe est un stress permanent.

Néanmoins, sans paraphraser une dernière divagation nocturne, le voyage d’affaires offrent des “bulles”, des moments uniques qui peuvent être mis à contribution de différentes manières : sortir, visiter, faire des rencontres, se poser… Se retrouver seul. Pensez à soi. Á ses projets. “La solitude est le nid des pensées”, disait François Chalais. Ovide quant à lui affirma que “toute production importante est l'enfant de la solitude”. Aussi, après de nombreuses déambulations nocturnes citadines, j’ai choisi de profiter de ces moments seuls pour inventer mon lendemain.

C’est la tête dans les nuages à bord d’un avion, c’est le moment dans la chambre d'hôtel, le soir après les rendez-vous et missions du jour, ce sont les nombreuses séances de running que j’ai pu effectuer en déplacement, toujours sans musique, de manière à écouter mon rythme et enregistrer mes pensées. C’est dans les bus, les taxis, les navettes, c’est dans les halls de gare, dans les salons d’aéroport, que je puise mon inspiration et ma réflexion. C’est dans ces moments que j’ai créé mon nouveau projet professionnel, que je l’ai fait, défait, abandonné, ressuscité, amélioré, réorienté et pour terminer, que je l’ai “validé”.

Concrètement, acter le principe qu’il fallait y aller… Ne plus reculer afin de ne pas vivre avec des regrets. Pourquoi je vous parle de cela ? Car je souhaite insister sur la chance qui est la nôtre, en tant que voyageurs d’affaires, de vivre ces moments que tout le monde nous jalouse. Certes, je ne banalise pas les importances d’un déplacement professionnel ni même la fatigue engendrée ou encore le travail qu’il génère, mais cette solitude, si elle est mise à profit, se révélera le meilleur allié de votre esprit bâtisseur.

Il faut évidemment en avoir le souhait, certains se satisferont de déconnecter et de se reposer. Mais le repos du corps ne comblera que difficilement les regrets de l’esprit. Je parle ici des petits regrets du type : “Si j’avais su, j’aurais profité de ce temps pour…”. Combien de fois cette phrase résonne en nous ?! Dompter la solitude. Le voyageur d’affaires qui y parvient est alors le roi au sein de son royaume qu’il transporte avec lui en déplacement.

Sans forcément vouloir bâtir des pyramides, ce moment avec vous-même vous permettra de réaliser des joies simples comme lire un livre que vous avez acheté il y a des mois, qui vous enthousiasmait, mais que vous avez totalement perdu dans les méandres de votre appartement. C’est aussi le moment pour penser à vous, ce que vous voulez, ce que vous ne voulez pas, ce à quoi vous aspirez vraiment au-delà des attentes qu’on les autres pour vous, ce qui vous motive, à repenser à toutes les projets inachevés que vous avez échafaudés par le passé, de se dire finalement, pourquoi en réanimer certains.

C’est aussi dans ces moments qu’on prend la mesure de ce que l’on à. Ce “à”, vous manque. Mais se manquer, c’est aussi se rapprocher. Tous les écueils ont une conséquence positive. C’est mon sentiment. Bref, pour conclure, la solitude doit permettre au voyageur d’affaires de se recentrer sur ses priorités. Sur ses souhaits. Ses ambitions. Ses proches. Ses sources de bonheur. Ses accomplissements passés, à venir. Depuis ma jeunesse, j’ai appris à vivre avec ce sentiment particulier. Une fois maîtrisé, il m’a rendu plus fort et moins perméable aux agressions du quotidien.

La difficulté est de positionner le curseur au bon endroit pour ne pas tomber du mauvais côté de la force obscure. Comprendre, l'asociabilité. Même si la maîtrise de la solitude s’appréhende seule, ses bénéfices ne se mesurent et ne se ressentent qu’au contact des autres. Se mettre à l’ombre pour mieux construire sa part de lumière. Le Yin et le Yang.

Lors de vos prochains déplacements, saisissez ces temps et construisez dans votre “bulle”, vos projets de demain.

Bonne nuit… ou Bonjour !

Thibault Barat