Guerre en Ukraine – Comment Finnair s’en sort sans le ciel russe

Comment Finnair s'en sort sans le ciel russe

Finnair est une compagnie qui opère avant tout entre l’Europe et l’Asie via la Russie. Peut-être plus que toute autre, elle est durement impactée par le Covid et la guerre en Ukraine. Javier Roig, DG Europe du Sud et EMEA, nous parle de cette période très délicate pour sa compagnie.

Après les restrictions très dures imposées en Extrême-Orient pour raisons sanitaires depuis deux ans, c’est désormais la fermeture du ciel russe qui bouche vos liaisons habituelles… Triple annus horribilis ?

Javier Roig : On aurait aimé rester sur la pandémie… Et aujourd'hui on pense avant tout à la population ukrainienne, évidemment. Pour parler de Finnair, la situation actuelle est très particulière car nous sommes la compagnie nationale d’un pays voisin de la Russie (avec une frontière commune de 1340 km, ndr), qui, il y a 100 ans (en 1917, ndr), a obtenu son indépendance de la Russie avec des conditions de neutralité et, plus tard, la garantie de ne jamais adhérer à l’OTAN. Mais la Finlande n’a pas pu rester inerte lors de cette crise : elle est sortie de son protocole de neutralité en envoyant de l’aide aux Ukrainiens. Ce qui fâche un peu le “patron” de la Russie. Les Finlandais sont très inquiets. D’une façon très concrète : la conscription est toujours obligatoire en Finlande et chaque homme de moins de 55 ans a déjà reçu, depuis le début de la guerre, une lettre de convocation pour effectuer une période militaire. Et il y a une autre réalité, économique, elle : plus de 99% du gaz et du pétrole consommés en Finlande viennent de Russie. Que va-t-il se passer ? On ne sait pas. Voilà la situation globale de la Finlande et donc, d'une certaine façon, de Finnair.

Concrètement, où en sont vont liaisons avec les destinations asiatiques ?

Vous avez raison d’insister sur les destinations asiatiques : Finnair opère des vols réguliers entre le Japon et l’Europe depuis les années 1980, et c’est encore aujourd'hui le cœur de notre modèle, qui s'est étendu à d'autres destinations asiatiques. La situation de notre hub d’Helsinki nous permet habituellement d’effectuer des liaisons, via le ciel russe, avec sept aéroports chinois, le Japon, la Corée du Sud, l’Asie du Sud-Est et l’Inde. Ce sont des vols d’environ 9 heures qui permettent le retour de nos avions dans les 24 heures.

Pour l’Inde, la Thaïlande et Singapour, nous pouvons relier ces destinations en contournant le ciel russe avec un surtemps raisonnable d'une heure. Mais pour les autres destinations ce sont quatre heures de vol supplémentaires, soit presque +50%. Et cela avec un kérosène très cher ! Nous avons une couverture à des tarifs plus raisonnables mais pour un mois seulement. Nous sommes donc touchés de plein fouet par cette fermeture du ciel russe, bien plus que la plupart des autres compagnies. Prenez Air France : leur temps de vol pour l’Asie est désormais de 14 heures mais il était déjà de 12 ou 13 heures en survolant la Russie…

Vous avez donc dû réagir très vite pour modifier vos itinéraires…

Oui : en une semaine, nous avons obtenu des accords pour modifier nos itinéraires vers le Japon, Hong-Kong, Shanghai (l’interview a été réalisée avant la fermeture “par zones”, pour raisons sanitaires, de Shanghai par les autorités chinoises, ndr)... Mais ces itinéraires sont complexes. Prenons Helsinki-Tokyo Narita comme exemple : nous passons par les Pays baltes, la Pologne, l'Ouzbékistan, le Turkménistan, la Chine, la Corée, et enfin Tokyo. Mais le retour se fait par le nord : Alaska, Groenland, Islande et enfin l'Europe. Ce n'est pas tenable sur la durée.

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Et il y a des conséquences moins visibles de l’extérieur. Un exemple : les Français pouvaient aller de la métropole en Nouvelle-Calédonie en empruntant nos vols jusqu’à Narita puis prendre le vol Aircalin pour Nouméa. Depuis que nous contournons le ciel russe, nous arrivons une heure trop tard pour assurer la correspondance Aircalin Narita-Nouméa qui est réglée sur le Paris-Narita d’Air France. Conséquence : en ce moment, nous sommes en train de rembourser plus de 1000 billets sur ce trajet.

13 heures vs 9 heures… Les clients ne vont pas suivre !

On craignait les compagnies chinoises qui, elles, continuant à utiliser l’espace aérien russe, ont des temps de trajet toujours très compétitifs. Mais après des entretiens avec des entreprises qui nous utilisent beaucoup, il en ressort qu’elles ne sont de toute façon pas prêtes à faire voler leurs collaborateurs au-dessus de la Russie. Car le blocus imposé à la Russie, c'est aussi celui d’Airbus et de Boeing. Imaginez un problème technique nécessitant un atterrissage à Novossibirsk... Qui va s’occuper de cet avion ? Perdre un avion en Sibérie ? C’est impossible ! Le boulot des travel managers, ce n’est pas seulement d’acheter pas cher, c’est aussi de s’assurer de la sûreté et de la sécurité de leurs voyageurs !

De toute façon, nombre de vos destinations asiatiques sont quasi fermées…

C’est le cas, effectivement, pour le Japon, la Corée et la Chine. Heureusement, Finnair est considérée comme une compagnie très fiable par les Asiatiques et ils ont créé des couloirs sans covid (VTL, vaccinated travel lane, ndr), dont on a été les premiers à profiter. Une compagnie sérieuse comme Swiss, par exemple, n'y a accès que depuis deux ou trois semaines. On y opère du cargo - car la demande est forte - dans lesquels on peut placer des passagers, mais peu, pour des histoires de poids. Par exemple, dans nos quatre vols hebdomadaires pour Tokyo, on ne peut pas vendre plus de 50 places sur un A350 qui en compte environ 300. Mais ça nous a plus ou moins sauvé, malgré tout, même si on est toujours à 40% de 2019.

Pour la Chine, on ne nous a donné qu'une destination hebdomadaire et on a choisi Shanghai. Mais s’il y a un cas de covid dans le vol, l’avion et l’équipage restent bloqués durant une semaine. Ça nous est arrivé à Hong-Kong : nous avions un copilote positif et il en allait de même, le même jour, pour un collègue de British Airways : les deux équipages ont été envoyés dans un hôtel sur une île “prison” pendant une semaine.

La situation est d’autant plus incertaine que la fin de la guerre ne signifiera pas une réouverture automatique du ciel russe…

Sur ce sujet, nous avons pris une décision radicale, que j’ose qualifier de courageuse : contrairement aux autres compagnies, nous ne proposons plus de vols survolant la Russie jusqu’au mois d’octobre inclus. On ne veut pas, comme d’autres, attendre puis annuler finalement, et causer du désagrément aux voyageurs.

Pourquoi ne reprogrammer des vols via la Russie qu’en novembre, et pas en octobre ou décembre ?

S’il y a quelques acteurs privés occidentaux qui continuent à avoir des contacts, des relations et même des discussions avec la Russie, Finnair en fait indéniablement partie. Il faut bien prendre conscience que Helsinki est à moins d’une heure d’avion ou encore quatre heures de voiture de Saint-Petersbourg ! Que nos relations avec la Russie sont très anciennes. Alors si c’est novembre qui a été choisi, c’est pour de bonnes raisons, même si je ne suis pas dans le secret de ces échanges. Donc on sait que les autres compagnies vont nous suivre, sans aucun doute. 

En tout cas, si je parlais de courage, c’est parce que cette décision est difficile. Si le Japon ouvrait ses frontières - et on avait bon espoir que ce soit le cas, on avait prévu de voler sur cinq destinations japonaises cet été, ça allait être un été magnifique… Et on a tout annulé à l’exception de Narita, quatre fois par semaine. Si par bonheur le ciel russe se rouvrait, on rétablirait ce programme de vols mais, en attendant, on veut éviter les très forts désagréments pour les voyageurs. Quand cette décision a été prise, j’ai dit “On est fou !”. Fou peut être, mais respectueux vis à vis des passagers. Fou peut être, mais pas suicidaire : la Finnair a un cash flow important qui nous permet d'envisager relativement sereinement les deux prochaines années même en cas de crise telle que nos avions seraient cloués au sol. C’est dû au fait que la moitié de notre flotte nous appartient, qu’en 27 années de Finnair, je n’ai connu que deux exercices déficitaires. Financièrement, on a toujours été bon.

Quelle stratégie adoptez-vous pour traverser cette période très critique ?

En toute logique, nous mettons le paquet sur les destinations qui évitent le ciel russe. En renforçant notre offre européenne forte de 70 destinations, et nous allons annoncer de nouvelles lignes dans les semaines qui viennent. Notamment à destination du marché finlandais. Les Finlandais voyagent beaucoup, notamment pour fuir un peu leur climat très rude : ils voyagent en moyenne trois fois par an à l'étranger.

Mais aussi en créant de nouvelles routes. Comme je le disais, notre destination indienne, Dehli, ne subit un surtemps que d’une heure. Alors nous ouvrons Mumbay, les billets sont déjà commercialisés pour des vols à partir de juillet. Et puis nous nous tournons vers l’ouest. Los Angeles fait partie de nos destinations estivales traditionnelles. Nous en ajoutons deux inédites : Dallas, depuis la semaine dernière, et Seattle en juin.

Cela étant dit, notre travail est maintenant de nous faire identifier des clients - français, notamment - sur des liaisons sur lesquelles nous ne sommes pas attendus. On sait faire ce travail : nous avons déjà réussi à les convaincre que - pour des raisons écologiques, de temps et pour la qualité de notre hub - passer par Helsinki pour aller en Asie était une bonne idée...

Avez-vous des motifs d’optimisme pour Finnair à court ou moyen terme ?

Franchement, oui. Quand la guerre a commencé, la première semaine, on a constaté une chute vertigineuse des réservations. Mais dès la deuxième semaine, tout a été récupéré. J’en tire une leçon très simple : malgré le cauchemar de la guerre, le monde continue de tourner, les gens vont reprendre le voyage dès cet été.