« Elle est debout, mais pantelante… »

Premier monument historique de France par le nombre de ses visiteurs, la cathédrale Notre-Dame de Paris constitue une étape obligatoire de tout séjour dans la capitale. Le moment détente -bleisure- pour de nombreux voyageurs d'affaires venus du monde entier.

Les images d'un désastre que les chaines de télévision repassent en boucle depuis lundi soir.

La cathédrale en flammes et sa flèche qui s'abat dans le brasier de la nef.

Il y a 105 ans, déjà en France, une autre cathédrale subissait un tel outrage.

Le 19 septembre 1914, les soldats allemands bombardaient la cathédrale de Reims.

Voici ce qu'écrivit le grand reporter Albert Londres dans le journal Le Matin :


"Elle est debout, mais pantelante... La voilà derrière une voilette de brume. Serait-elle donc encore ?

Nous arrivons au parvis. Ce n'est plus elle, ce n'est que son apparence. Les pierres se détachent d'elle. Une maladie la désagrège. Une horrible main l'a écorchée vive. Il y a bien encore les voûtes, les piliers, la carcasse mais les voûtes n'ont plus de toiture et laissent passer le jour par de nombreux petits trous ; les piliers, à cause de la paille salie et brûlée dans laquelle ils finissent, semblent plutôt les poutres d'un relais ; la carcasse, où coula le réseau de plomb des vitraux n'est plus qu'une muraille souillée où l'on ne s'appuie pas. Nous arrivons à la lumière. Sommes-nous chez un plombier ?

Du plomb, du plomb en lingots biscornus. La toiture disparue laisse les voûtes à nu. La cathédrale est un corps ouvert par le chirurgien et dont on surprendrait les secrets.

Nous ne sommes plus sur un monument. Nous marchons dans une ville retournée par le volcan. Sénèque, à Pompéi, n'eut pas plus de difficultés à placer le pied. Les chimères, les arcs-boutants, les gargouilles, les colonnades, tout est l'un sur l'autre, mêlé, haché, désespérant. Artistes défunts qui aviez infusé votre foi à ces pierres, vous voilà disparus.

Nous regardons la rosace - l'ancienne rosace. Il ne lui reste plus qu'un tiers de ses feux profonds et chauds. Elle créait dans la grande nef une atmosphère de prière et de contrition. Et le secret des verriers est perdu !

En regardant ainsi, nous vîmes tomber des gouttes d'eau de la voûte trouée. Il ne pleuvait pas. Nous nous frottons les yeux. Il tombait des gouttes d'eau. C'était probablement d'une pluie récente ; mais pour nous, ainsi que pour tous ceux qui se seraient trouvés à notre côté, ce n'était pas la pluie : c'était la cathédrale pleurant sur elle-même."