La difficile privatisation des aéroports français

En moins de 10 ans, le paysage des aéroports français a été totalement bouleversé, non pas dans ses infrastructures, encore que ces dernières aient été régulièrement améliorées, mais dans son système de gouvernance.

Il n’y a pas si longtemps, la quasi-totalité des plateformes aéroportuaires civiles françaises était gérée par les collectivités locales, en général par les Chambres de Commerce et d’Industrie, tout en restant propriété de l’Etat. Et puis, sous la double pression du libéralisme et des nécessités économiques, la privatisation des aéroports s’est imposée comme étant sinon la meilleure, tout au moins la moins mauvaise des solutions.

Les premiers à tirer ont été les dirigeants du groupe canadien SNC Lavalin qui a acquis la gestion de 19 aéroports régionaux. En fait l’important pour le groupe n’était pas tant l’activité aéroportuaire que la gestion des capacités territoriales en général bien placées et bien desservies à proximité d’intéressantes agglomérations. Seulement les résultats n’étaient sans doute pas au rendez-vous attendu car SNC Lavalin a revendu l’ensemble de ses participations en décembre 2016 à la société Edeis créée pour l’occasion entre un privé Jean Luc Schnoebelen et un fonds d’investissement CICLAD. Voilà pour les aéroports régionaux.

La suite devait être plus compliquée car les intérêts en jeu étaient infiniment plus importants. Il s’agissait dans une deuxième étape, pour l’Etat, de céder la majorité institutionnelle qu’il détenait dans 3 des plus importants aéroports provinciaux : Nice, Lyon et Toulouse, les cas de Marseille, Bordeaux et Montpellier devant être traités dans une deuxième étape. Le premier aéroport impacté a été Toulouse où l’Etat a cédé 49,99% du capital à la société de droit français CASIL (China Airport Synergie Investment Limited) créée pour l’occasion mais dont le propriétaire est le Shandong HI-speed Group, le tout pour un montant de 308 millions d’euros. En fait l’opération sur les aéroports de Toulouse, Lyon et Nice consistait pour l’Etat à renflouer ses caisses. Le groupe Vinci a ainsi pris le contrôle de Lyon St Exupéry pour 535 millions d’euros et un consortium italien appelé Azzura contrôlé par Atlantia et Aeroporti di Roma à 75% mais dans lequel on troupe EDF Invest pour 25% a racheté les parts de l’Etat dans l’aéroport de Nice pour 1,222 milliards d’euros. On voit bien que cela représente un enjeu économique important, mais il s’agit aussi d’un enjeu politique voire diplomatique non négligeable.

La preuve a été donnée avec l’aéroport de Toulouse. Laisser un investisseur chinois, fut-il le mieux disant, prendre le contrôle du 4ème aéroport provincial qui de plus abrite les installations d’Airbus, a été jugé un peu injustifiable non seulement par les élus mais par les populations. A tel point que CASIL veut maintenant se retirer en revendant ses parts avec tout de même un sérieux bénéfice : 500 millions d’€ à la vente pour 308 millions d’€ à l’achat. 192 millions de plus-value pour seulement 4 ans de détention, voilà qui est bien payé. Mais l’affaire se complique et on découvre maintenant que les candidats au cahier des charges étaient la SNC Lavalin pour 10% et CASIL pour 90% et seule CASIL a été l’acquéreur. Cela ressemble à une manœuvre laquelle est jugée frauduleuse par la Cour d’Appel de Paris et la menace de nullité de la vente est alors sérieusement envisagée. Il faudrait alors revenir à la case départ. Bref, ce qui est accepté lorsque les investisseurs sont français voire européens, ce qui est le cas pour Lyon et Nice, ne l’est plus quand il s’agit d’intérêts d’autres continents.

Et c’est maintenant au tour du gros morceau, le groupe ADP, d’entrer en scène. L’enjeu économique, politique et diplomatique est simplement énorme. Il s’agit ni plus ni moins de savoir qui contrôlera les plateformes parisiennes dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont stratégiques. Quant aux montants à débourser, ils sont tout simplement énormes : 9 milliards d’euros pour le moins. Alors, si Vinci emporte le morceau, ce sera acceptable car c’est un acteur connu en France, ne serait-ce que pour ses autoroutes, lesquelles sont tout de même très correctement entretenues, et il est de plus gestionnaire de l’aéroport de Nantes dont le trafic a bondi de près de 13% en 2018 et possède déjà 8% du Groupe ADP. Mais comme rien n’est simple, un collectif de 197 parlementaires réclame maintenant un référendum pour s’opposer à certains articles de la toute récente loi Pacte qui autorise l’Etat à mettre en vente ses intérêts majoritaires dans le groupe ADP. Il reste maintenant à convaincre 4,5 millions de citoyens à signer la pétition pour l’ouverture du référendum. Ce n’est pas gagné. Mais la démarche prouve que le sujet est très sensible.

Gageons que nous allons encore assister à de nombreux rebondissements avant de connaître la fin de l’histoire. Pour mémoire, il reste encore à statuer sur Marseille, Bordeaux et Montpellier.


Jean-Louis BAROUX