Moyens de paiement, le big bang est engagé

Parler d’argent n’est jamais simple et demande une assez bonne maîtrise du sujet pour bien comprendre les flux entrants et sortants de l’entreprise. Si les cartes « corporate » ou logées sont désormais entrées dans les habitudes, si le NFC naissant commence à séduire les TPE/TPI, la prochaine étape va surprendre. Objectif annoncé, dématérialiser et sécuriser.

Payer sans risque de fraudes, insérer les achats immédiatement dans les outils comptables de l’entreprise, consolider les dépenses quel que soit l’outil, voilà les objectifs de la révolution des moyens de paiement qui est engagée. A la clé, selon les experts réunis à Berlin en décembre dernier, le suivi précis des flux financiers, personnalisés ou globaux, suivi qui s’installe progressivement dans les entreprises. Et pour éviter toute dérive, l’intervention humaine est limitée au maximum.

Au-delà de la seule analyse des spécialistes du domaine, quels seront les outils capables de devenir les assistants financiers du voyageur d’affaires, de son acheteur voire de ses services comptables ? Ou des trois à la fois ? Pour Eric Tak, Global Head Cards Solutions d’ING Group, qui s’exprimait dans le cadre du Payments Innovation Summit à Berlin, "Les outils qui s’imaginent aujourd’hui pour demain doivent offrir des qualités qui ne sont pas encore présentes dans nos systèmes. Ils doivent être fiables, instantanés, sécurisés et intégrables aux outils de gestion. Si un seul de ces besoins manque, toute la chaîne est bousculée".

Si la chaine des paiements est globalement assez bien abordée en entreprise, ce sont les outils de règlement instantané des dépenses extérieures qui sont encore à peaufiner. Pour Patrick Diemer, le patron d’AirPlus, "L’innovation est une étape essentielle mais qui doit être accompagnée d’une refonte des process". Selon lui, "il faut arriver à une dématérialisation totale, sécurisée et immédiatement exploitable à tous les niveaux de l’entreprise. Le rêve serait d’abolir la note de frais en limitant son existence aux dépenses réglées par le voyageur en cas de problème". Loin d’être un vœu pieu, AirPlus a démontré que l’on pouvait voyager en prenant en amont toutes les dépenses inhérentes aux voyages. Le taxi ou le VTC sont gérés avec la carte logée tout comme l’avion, l’hôtel ou le déjeuner d’affaires. Seul élément non gérable, la dépense non prévue née d’une situation particulière. "Mais attention, cela implique une vraie maturité", poursuit Patrick Diemer, "Cela change l’organisation du voyage car tout payer en amont veut dire que l’entreprise à une parfaite maîtrise de l’organisation du déplacement et de son exécution. Pas toujours simple". Si pour les voyages d’un jour cette maîtrise est aisément réalisable, il n’en va pas de même pour les long-courriers ou les séjours de plus d’une semaine.

Enfin, le volet fiscal et législatif n’est pas négligeable. Il faudra attendre la totale dématérialisation des justificatifs pour intégrer une gestion digitale de bout en bout. Certains pays européens sont en avance sur d’autres. Idem pour la fiscalité qui attend, en Europe, une nouvelle refonte, un serpent de mer qui n’effraie pas les pros. "Nous saurons toujours nous adapter aux exigences européennes car au lieu de travailler sur des dizaines de modèles, nous n’en aurons plus qu’un, du moins espérons-le", conclut Patrick Diemer qui doute encore de la volonté européenne de normaliser l’ensemble.

Voyager sans argent ou presque, serait-il l’objectif unique ? Pas certain car dans bien des cas, et des pays, ce "door to door" totalement pré payé est complexe à atteindre. "Il faut y adjoindre des outils de paiements instantanés complémentaires", remarque Eric Tak qui note que cela pourrait multiplier les sources d’erreurs. Une quadrature du cercle qui est depuis quelques années au centre des recherches. "Le but n’est pas de trouver ses solutions qui excluent les règlements financiers en voyage", souligne Patrick Diemer, "Ce qu’il faut, c’est être capable de consolider les dépenses, de dématérialiser les achats au maximum et de gérer tout cela dans un système comptable choisi par l’entreprise. C’est à la fois simple et complexe".

Sauvé ! La technologie est arrivée

Les seules solutions pour couvrir les attentes résident dans la technologie. Des plus simples aux plus futuristes. En dix ans, les idées les plus loufoques sont apparues sur le sujet. De la puce sous la peau au smartphone intelligent et sécurisé, la solution universelle n’existe toujours pas… Et n’existera jamais. Mais aujourd’hui, plus modestement, ce sont sur les moyens matériels de paiements que travaillent les jeunes génies du numérique. Les évolutions des cartes bancaires associées au dialogue en temps réel avec le voyageur et sa gestion des notes de frais sont engagées. Mais que seront demain nos outils ?

Vous avez dit techno ? Refrénez vos élans, la CNIL veille et cette idée de conserver des datas aussi privées qu’une empreinte de la main ou de géolocaliser un porteur de cartes, voilà des idées qui ne plaisent pas aux Sages. Aussi, la plupart des grandes innovations s’étudient à l’étranger même si le législateur, fut-il américain ou autre, a bien conscience que cette violation de la vie privée ne saurait se faire sans règles Alors à quoi vont ressembler nos créations de demain ? Petit tour d’horizon.

1) La carte bancaire à cristaux liquides
Le principe de cette carte est simple : un écran à cristaux liquides au dos de la carte modifie toutes les 15 minutes le code de sécurité associé au moyen de paiement. Grâce à un algorithme sophistiqué, chaque combinaison, code pin/code de sécurité devient unique, empêchant ainsi toute récupération de données. Cette carte sécurise également les achats sans contact jusqu’à 250€ et permet une transmission automatique des données.

2) Payer à l’œil
Développé par un groupe d’étudiants du MIT, puis repris par un consortium bancaire, le paiement codé via l’iris de l’œil est en phase de test en laboratoire aux USA. A la base, un lecteur d’iris connecté à une caisse enregistreuse. Il suffit de scanner l’œil du client et d’indiquer son organisme payeur (Mastercrad, Visa, etc…) pour que l’achat soit validé. L’intérêt de la formule ? Une connexion en temps réel aux services comptables de l’entreprise, sur le smartphone du voyageur et chez l’acheteur. Bref, une facilité de contrôle des dépenses.

3) Payer du bout des doigts
Associer deux empreintes digitales à une carte de paiement, l’idée n’est pas nouvelle, mais n’a jamais encore vu le jour. Du moins jusqu’à ce jour. Chez HSBC on regarde très attentivement le système qui pourrait intégrer les cartes de paiement dès le mois de juin 2017. Du moins si le procédé confirme son intérêt.

4) Un lecteur malin
Nous connaissons tous les lecteurs de cartes utilisés dans les boutiques pour payer les achats avec une carte bancaire. Mais connaissez-vous toutes les fonctionnalités d’un outil, véritable mouchard, capable de dialoguer avec la banque et l’entreprise qui a sollicité la demande de carte pour son voyageur ? Outre une géolocalisation en temps réel, les lecteurs intelligents peuvent vous fournir une foultitude d’infos sur l’achat comme le détail exact de l’objet acheté ou le service payé. Mieux, ils dialoguent avec les acheteurs en établissant en temps réel, sur 24 heures, l’ensemble des dépenses du porteur de la carte.

5) ArKAN pour dialoguer avec le voyageur
Pourquoi faire compliqué lorsqu'on peut faire simple, voilà la devise d’une start-up qui a présenté son projet lors du dernier CES de Las Vegas. Pas question ici de gérer des datas complexes ou de prendre le risque de les voir circuler sur le réseau. L’innovation réside tout simplement dans le dialogue entre la carte bleue et le smartphone du voyageur, équipé d’une appli dédiée qui récupère toutes les dépenses réalisées en déplacement pour les transformer en notes de frais, automatiquement éditées. Commercialisation fin 2016 dès la fin d’une levée de fond engagée aux USA.

6) Régler l’addition avec le contour de sa main
Révélé par Ouest-France, le projet développé par deux étudiants d’Elbeuf (Vincent Hibon et Erwan Deguilhem) donne une idée de l’utilisation de la main comme moyen de paiement. Et pour cause, le contour de la main est unique et impossible à copier. Et nos inventeurs de préciser au journal: "Le lecteur de biométrie prend en compte énormément de critères : la taille, la forme de la main mais aussi la longueur des doigts, leur épaisseur". Sur un salon ou lors d’un séminaire par exemple, le procédé permettrait de recenser les dépenses pour en éditer une facture unique.

D’autres outils sont en plein développement mais ne devraient pas sortir de leurs labos avant quelques années. Payer restera toujours un sujet essentiel pour l’entreprise et ses voyageurs d’affaires. Autant dire qu’il est normal de s’y intéresser au moins pour lutter contre les fraudes… Au mieux pour optimiser les dépenses.

Philippe Lantris et Marcel Lévy