Deplacements Pros, le quotidien du business travel, du voyage d'affaires



Mardi 23 Octobre 2018

Que la bête meure !



Une vraie révolution de la distribution est en marche et pour notre chroniqueur Yann Le Goff, il va falloir faire mourir certaines habitudes pour permettre à de nouvelles relations commerciales de naître et se développer. La pilule sera sans doute difficile à passer pour certains, mais il argumente.



Il est difficile de suivre le rythme des changements technologiques, d'autant plus qu’il s'accélère. Il n’y a pas une semaine sans que l’on parle de technologie qui, sur nos marchés est axée sur trois facteurs :
1. Le système de distribution actuel : majoritairement basé sur le fonctionnement des GDS
2. L’informatique dite « nuagique » (le Cloud) qui consiste à exploiter la puissance de calcul ou de stockage de serveurs informatiques distants par l'intermédiaire d'un réseau, généralement Internet (clin d’œil à Wikipédia)
3. Les micro services : architecture logicielle à partir de laquelle un ensemble complexe d'applications est décomposé en plusieurs processus indépendants et faiblement couplés, souvent spécialisés dans une seule tâche (re)

Dit comme ça, est-ce plus clair ?... Pas certain… Alors faisons un peu de prospective.

1. La chaine de distribution actuelle à vécu et doit laisser place à un nouveau modèle. Nous le verrons plus bas, cela ne veut pas dire que les sociétés de distribution sont mortes, bien au contraire. Cela veut dire que le modèle actuel est dépassé et ne réponds plus aux deux autres axes.

2. L’informatique nuagique est une plate-forme pour les logiciels basés sur le cloud qui permet aux entreprises de sélectionner et de connecter une technologie (construite en interne ou par d'autres) à mettre en œuvre dans leur propre pile technologique. Il peut s’agir de services basés sur le stockage, les données, l’analyse, le mobile, les outils de développement... Bref, la liste est interminable. Un des acteurs majeurs dans cette solution est le français OVH® mais il est sérieusement concurrencé par AWS® (Amazon Web Services). Oui, c’est bien le Amazon® que vous connaissez et qui a déclaré (et tenté) à plusieurs reprises vouloir se lancer sur le marché des déplacements professionnels… Vous voyez la conclusion arriver ?

3. Les micro services dont des modules identifiables à des blocs de Lego® reliés entre eux par des interfaces. Ces blocs peuvent être des services optimisés pour les agences de voyages. Il s'agit essentiellement de son code empaqueté actuel, divisé en blocs de code centrés sur un service particulier. Le fameux protocole de communication NDC fait partie des interfaces permettant l’interconnexion de différents modules proposés par des solutions d’agrégation de donnée.

Pour être encore plus clair, cela signifie que les fournisseurs tels que les TMC, les compagnies aériennes ou les hôtels peuvent se brancher, tester et mettre en œuvre de nouvelles fonctions et services plus rapidement, avec un impact moindre sur les opérations en cours car tout se dépose en un point central.

Joe DiFonzo, directeur de l’information de Sabre, a donné un exemple intéressant en disant que, je cite : "Si un hôtel souhaite un processus d’enregistrement différent, nous devons actuellement rechercher le code, puis le modifier et le tester sur différents produits pour vérifier sa stabilité, ce qui constitue un changement risqué. Avec la nouvelle architecture, nous pouvons trouver ce micro service, ou le créer s’il n’existe pas puis l’intégrer afin qu’il soit déployé dans des modules et que le code puisse être testé sans risques". Là, on comprend que cette solution puisse mettre fin à toutes les « sautes » de configuration de nos outils.

Les TMC, les acheteurs de voyages et les Travel managers vont donc voir les nouvelles fonctions mises en œuvre plus rapidement avec une nouvelle configuration grâce à une plateforme permettant d’agréger davantage de micro services et de logiciels externes. Et tout ça avec de moins en moins de bugs !

Vous l’aurez compris, deux acteurs vont devenir la clé de voute de tout le système. Celui qui à la capacité de stocker un nombre hallucinant de données et, celui qui est capable de développer plus vite que son nombre les interface dans un environnement Cloud. Mais qui à ce pouvoir, car là, ces solutions font appel à des investissements colossaux et à la disponibilité d’intelligence ?

• Les compagnies aériennes affirment vouloir se passer de la distribution et vendre en direct. Pour moi, elles rêvent car elles n’ont ni les moyens de stockage, ni la totalité des ressources pour mettre en œuvre une telle stratégie.

• Les TMC et les réseaux sont, quant à eux, très en retard. Beaucoup manquent de vélocité dans la prise de décision. Le marché change plus vite que leur stratégie qui doit sans cesse s’adapter aux évolutions du marché. Bien qu’ils n’aient, pour une très large majorité, pas les ressources de développement disponibles, certains sont en avance de phase et proposent, des solutions véritablement innovantes en intégrant des API et le protocole de communication NDC dans leur solution.

• Les clients finaux veulent avoir accès à des services et des inventaires non limitatifs (full content) le tout là où ils se trouvent et avec une quasi instantanéité d’affichage. Ils veulent passer un minimum de temps sur le pilotage technologique de ce marché. Pire, les clients finaux (dont 95% sont des sociétés ayant moins de 500 employés !) n’ont aucunement l’intention de dépenser du temps et de l’argent dans des connexions plutôt exclusive avec de soi-disant partenaires qui tuerait les opportunités présentées par le marché.

• Les GDS ont la puissance de stockage et les développeurs. Elles peuvent donc être les acteurs du futur qui seront alors assimilés à des agrégateurs. Leurs pires ennemis sont actuellement leur inertie générée par leur complexité organisationnelle, leur position dominante et leur modèle de rémunération qui intègre des flux financiers multiples. Pourtant, ce sont elles les mieux placées pour gagner la bataille.

Il n’est donc pas étonnant de voir Amazon® courtiser le marché des déplacements professionnels car il a l’élément le plus onéreux et le plus long à mettre en place : le stockage de données !

Une chose est certaine, c’est celui qui aura la capacité de jouer le rôle d’agrégateur qui gagnera la partie.

Sur ce constat, je vais le répéter une fois de plus mais seule la mise à disposition d’une place de marché globale permet de capter le client sous réserve qu’elle soit dynamique, qu’elle offre des temps d’affichage instantanés et qu’elle donne accès à la totalité de l’inventaire. C’est une question de disponibilité des terminaux d’affichage (PC, tablettes et smartphones) et d’évolution de génération.

Non, il n’y a pas de révolution technologique. Il y a juste une évolution que seule la proactivité et le courage des acteurs peut protéger d’une mort certaine.

Yann Le Goff
yann.legoff@nilrem.fr
nilrem.fr



1.Posté par TM darwinien le 25/10/2018 10:07
"Les espèces qui survivent ne sont pas les espèces les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s'adaptent le mieux aux changements". Tel est le fondement de la théorie sur l'évolution de Charles Darwin que l'on pourrait facilement adapter actuellement au monde du business travel.

Je ne suis pas loin de partager toute l’analyse de Yann dans ce papier et si on y ajoute celui de ce matin sur la frustration des voyageurs d’affaires face aux plateformes de réservation de voyage classiques, on aura quasiment fait le tour du sujet. J’y ajouterais cependant d’autres « briques » car la problématique me semble encore plus profonde.

Je n’en suis pas à souhaiter que la « bête meure », bien au contraire mais le parallèle avec AWS est intéressant : réfléchissons au modèle économique, à la stratégie d’Amazon : d’où cette société née de rien tire-t-elle aujourd’hui ses principaux profits ? Nos acteurs du business travel se posent ces mêmes questions perpétuellement depuis les années 2000 et ils tournent en rond ; mais entretemps le « temps » (technologique notamment) s’est accéléré, beaucoup accéléré. Cette course effrénée (et perdue d’avance) à vouloir faire « à peu près » aussi bien que le secteur du loisir où des dizaines de startups naissent et meurent chaque jour est une dépense d’énergie folle à laquelle nous, représentants des entreprises, souscrivons tout aussi aveuglément et maladroitement.

Ne serait-il pas temps de sortir de nos silos (tiens, encore un mot à la mode !) respectifs et de se mettre autour d’une table pour réfléchir aux fondamentaux : qui suis-je, pourquoi suis-je là, où vais-je ? Heureusement qu’il existe en France et ailleurs des associations comme l’AFTM et des think tanks pour bousculer les lignes établies, sortir des dialectiques éculées entre acheteurs/travel managers/RH/finance qui n’ont rien à envier au quatuor transporteurs/GDS/agences/OBT, se dire qu’il faut peut-être penser les politiques voyages différemment, revoir les moyens de paiement , traiter de la sûreté et de la sécurité des données sans se contenter d’empiler des couches chronophages et coûteuses, travailler vraiment l’ergonomie et le service et ne pas se contenter de faire du « RSE-washing » ou du « wellness-washing ».

Abrité derrière une prétendue transparence, le marché n’a jamais été plus opaque et les « liens directs » se traduisent aujourd’hui par encore plus d’interfaces et par les commissions idoines.

Alors prenons notre courage à deux mains (ce ne sera pas de trop) et changeons, avant que nos « clients » respectifs nous tournent le dos et que nous finissions « éparpillés par petits bouts façon puzzle ».

Un TM résolu et motivé