Ma grand-mère, sainte femme née à la fin du 19e siècle, avait une expression que j’aime beaucoup "le bon marché coûte cher". Elle serait surprise de nos jours de constater que le prix d’un même objet, souvent fabriqué dans les mêmes usines mais siglé d’une marque différente, coûte du simple au quintuple... Sans pour autant présenter la moindre différence. Que dirait-elle de ces entreprises qui partagent leurs frais immobiliers, jouent sur l’économie participative et s’engagent dans le troc comme à l’époque des Doges de Venise ?
Sans doute l’avez-vous constaté, les entreprises leaders de l’économie mondiale ne possèdent rien de ce qu’elles vendent. Uber n’a pas une seule voiture (ou alors la Ferrari du boss), AirBnB ne s’embarrasse pas de chambres, le Bon Coin ne loue aucun entrepôt et Blablacar n’a jamais croisé le moindre des chauffeurs dont elle assure le rôle d’agent commercial. Cet état de fait, qualifié un peu vite "d’économie relationnelle" aura sans doute ses limites. Mais nous n’en sommes qu’au début et bien malin qui trouvera les failles de ces sociétés surévaluées qui font dire à Warren Buffet que "Sans argent on peut générer de l’argent à condition d’en gagner beaucoup et très longtemps, faute de quoi la bulle explose et une fois passé l’étonnement, arrive la colère". On le voit bien ces derniers jours avec la tempête boursière traversée par Twitter, survalorisée, mais déficitaire !
Voilà donc l’état des lieux : payer toujours moins cher ! Un chiffre résume cette nouvelle ruée vers l’or : un millier de sites internet sont créés tous les mois dans le monde sur cette simple idée : "Aidons-nous les uns les autres, mais au final, enrichissez-moi". Pourquoi pas, il n’y a rien de sot dans la créativité quand elle apporte un plus aux consommateurs. Mais toute cette nouvelle économie rejaillit indirectement sur l’ancienne. On le voit au niveau de l’emploi, mais désormais aussi sur les salaires.
Une étude interne d’un important site de recherche d’emplois que nous nous sommes procurés démontre que les métiers dits d’assistance logistique (par opposition aux emplois de production) sont devenus les compléments de la réussite de l’entreprise. En clair, un acheteur aura moins de valeur qu’un vendeur dont les primes et autres carottes lui feront allègrement dépasser les rémunérations moyennes de son entreprise. C’est loin d’être une nouveauté, mais de là à utiliser ce constat pour baisser les salaires… Il n’y a qu’un pas que franchissent les entreprises.
Certes, les éléphants du travel management qui paissent tranquillement dans les champs du CAC 40 ne s’inquièteront pas de cette situation. Comme toutes les espèces protégées, ils finiront paisiblement leur carrière. Les jeunes sont plus vulnérables. Et les salaires moyens d’un débutant dans un service Achats plafonnent aujourd’hui entre 2200 et 2800 € bruts sur 12 mois, hors primes. Nous sommes loin des 34 000 euros évoqués dans l’une de nos récentes enquêtes même si l'on peut retrouver ces salaires de débutants se croisent encore pour des BAC +5 issus de belles écoles. Selon cette enquête, la situation est loin de s’améliorer face à une demande encore forte et ce, malgré le départ annoncé (et sans cesse repoussé) de baby-boomers.
L’enquête va jusqu’à dresser quelques scénarii possibles comme l’externalisation des fonctions Achats, la gestion globale des achats via des fournisseurs 2.0 payés sur les économies et non les dépenses ou, plus réaliste, une concentration du facilities management qui engloberait les déplacements comme il l’a fait avec l’immobilier ou la gestion de flotte. En clair, travailler plus pour gagner autant voire moins, la crise est là !
Difficile, toujours selon cette étude, de déterminer les évolutions salariales du poste Achats dans les entreprises. D’autant plus, mais là c’est nous qui l’analysons, que le métier d’acheteur de voyages n’est pas pérenne. Les titulaires évoluent dans l’entreprise, leur périmètre d’intervention s’élargit au bénéfice d’un intitulé de poste professionnel lui aussi repensé. La comparaison salariale n’est plus possible. A contrario, certaines fonctions disparaissent. On l’a vu sur la saison 2014/2015 où un nombre significatif de travel managers a été supprimé.
L’autre danger de cette économie participative reste la technologie. Pour la première fois, l’étude analyse les ravages de la technologie dans l’entreprise : le ratio homme/machine est encore en hausse. Il y a cinq ans, une machine remplaçait 1,4 salarié. Aujourd’hui nous atteignons un ratio de 3,2. Plus du double et là aussi, l’avenir est plutôt sombre, car selon l’OMT (Organisation Mondiale du Travail), ce sont plus de 4 millions d’emplois qui sont menacés ces 5 prochaines années. Un chiffre effraie : 1 emploi sur 3 pourrait être remplacer par des machines en 2040. La preuve avec cette idée de voiture sans chauffeur ou d'avion sans pilote!
Sans chercher à deviser sur les bienfaits ou non du low cost ou de la technologie, il nous faut prendre en compte les attentes des entreprises, les demandes des salariés et les évolutions qui s’annoncent. Autant dire que seule une boule de cristal pourrait nous aider à y voir plus clair. Ce qui est certain, c'est que payer moins cher est loin d’être une mode. Le best buy ne va pas disparaître. Et si c’était aussi une nouvelle approche des achats ?



