L’aviation d’affaires au secours du transport aérien

Xavier Tytelman consultant sécurité, défense en aéronautique pour CGI Consulting intervient régulièrement dans la presse pour nous éclairer sur les arcanes de l’industrie du transport aérien. Cette semaine, il nous apporte son analyse sur le devenir de l’aviation.

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Il a toujours existé deux tendances opposées et complémentaires dans l’aviation : la massification et la personnalisation. Par la croissance d’une classe moyenne partout dans le monde et la baisse du coût d’un voyage aérien, un nombre croissant de voyageurs peut s’offrir le luxe de voler. Mais l’expérience de voler peut également être toujours plus personnalisée, il s’agit de l’un des principaux leviers d’accroissement du revenu des compagnies aériennes. En ces temps de crise inédite pour l’aviation, seule l’une de ces tendances est ralentie (arrêtée ?) : le nombre de voyageurs aériens va régresser et ne retrouvera son niveau que dans quelques années, alors que le besoin pour une aviation ultra personnalisée n’a jamais été aussi important : l’aviation d’affaires.

Un marché spécifique

L’aviation d’affaires est d’ailleurs en ce moment quasiment la seule opérationnelle pour le transport des professionnels, ce qui va lui permettre de gagner encore des adeptes parmi ceux qui n’avaient pas pris connaissance de la nouvelle réalité de ces offres : leur prix de plus en plus abordable ! À partir de 3 ou 4 voyageurs utilisant les classes supérieures, la différence de tarif entre une ligne régulière et un vol privé est très faible, voire même avantageuse quand le nombre de personnes à transporter s’accroît. L’offre d’appareils est pléthorique allant du monoturbine au multiréacteur.

Les passagers sont aujourd’hui tiraillés entre de nouveaux impératifs et des craintes inédites. Ils aimeraient pouvoir éviter les grands aéroports avant de se trouver dans un avion peut-être moyennement désinfecté avec des passagers de 30 nationalités différentes. Dans le même temps, la réduction à venir des lignes régulières disponibles, notamment entre régions, va rallonger et compliquer les trajets via des hubs. À l’inverse, des liaisons directes évitant toute escale, y compris vers et depuis des villes secondaires et des aéroports de proximité, un service et un sentiment de sécurité inégalé, et une flexibilité totale sont les principaux atouts de cette aviation autrefois élitiste, mais qui a su s’adapter à un marché plus conventionnel. Les voyageurs peuvent ainsi optimiser leur temps, imposer leurs horaires et ne pas perdre une minute dans une file d’attente…

L’aéroport n’est plus vraiment un problème

Même si les lignes aériennes commerciales reprennent, le problème de l’aéroport restera. La distanciation sociale, les gestes barrières et l’imposition de mesures de discipline drastiques va considérablement ralentir le flux de passagers. Pire, il faut s’attendre à ce que les grosses plateformes ne puissent traiter d’environ 25% de leur trafic normal.

Les plateformes aéroportuaires sont des interfaces entre le transport routier et l’aérien et comme en conception industrielle, ce sont toujours les interfaces qui posent des problèmes. Les passagers, nonobstant leurs statuts, vont devoir s’armer de patience et considérablement rallonger leur temps « aéroportuaire ». Bien entendu, cela s’améliorera avec le temps, mais beaucoup de petites plateformes souffriront et seront même potentiellement condamnées, car l’application des nouvelles procédures sera techniquement impossible.

L’aviation d’affaires peut, en revanche, profiter pleinement de ces petites plateformes et apporter un service parfaitement adapté au business travel. Quant aux opérateurs, ils sont déjà prêts et proposent déjà des solutions techniquement intéressantes et économiquement viables.

Les convertis étaient déjà nombreux, comme le prouve le succès du champion français du secteur, Excelljets, avec son accès privilégié à plusieurs milliers d’avions partout dans le monde permettant souvent de profiter de tarifs imbattables sur des vols de convoyage parfois réalisés à vide. Aux USA, ce sont même les compagnies régulières qui s’intéressent à cet engouement, comme le prouve le rapprochement récent entre Delta Airlines et la compagnie spécialisée Wheels Up.

En France, Valljet rassemble des propriétaires d’avions qui mettent à disposition du marché leurs appareils et des équipages professionnels. Ces mêmes avions ont joué un rôle crucial dans le rapatriement de Français et dans le transport de malades.

La solution écologique ?

Mais le retour à une aviation locale à taille humaine et plus individuelle pourrait même trouver un argument écologique. Le tiers des émissions de CO2 de l’aviation mondiale est aujourd’hui émis pour réaliser des vols de moins de 1500 km et deux milliards de billets sont vendus chaque année pour des trajets de moins de 800km. Tout cela est réalisé sur des appareils qui ne sont pas du tout optimisés pour ces trajets courts. Un petit avion-taxi bien rempli peut déjà être plus performant que deux vols avec escale, mais à moyen terme ces appareils seront également les premiers à passer à la propulsion électrique. Quantum Air, qui propose déjà des trajets sur ses 26 petits avions-taxi 100% électriques au départ de Los Angeles, n’est que le premier exemple d’une longue liste à venir. Harbour Air électrifie ses 40 hydravions de 6 places avec laquelle elle réalise 300 vols quotidiens au Canada. Les certifications d’avion spécifiquement conçus sont d’ailleurs toute proches, avec notamment l’appareil hybdide électrique 6 places de Ampère en 2021, et l’Alice d’Evation, premier appareil électrique capable de transporter 9 passagers sur 1000 km en 2022. L’avion a déjà été commandé à plusieurs dizaines d’exemplaires, notamment par Cap Air qui exploite déjà une centaine d’appareils de moins de 10 sièges.

Un avenir certain

On se dirige donc bien vers une aviation personnalisée version « luxe », mais il ne faut pas négliger sa version « économique » d’aviations-taxi capables de pallier l’absence d’infrastructures terrestres dans de nombreuses régions du gobe. Enfin, le déploiement massif des drones taxis urbains électriques attendu en 2025 devrait permettre de re-combiner la massification et la personnalisation des voyages aériens, avec un coût du trajet prévu à moins de 50€… L’accroissement de la distance franchissable par ces petits appareils n’est ensuite qu’une question de temps, la densité énergétique des batteries doublant tous les 10 ans. Une aviation adaptée à chaque besoin, abordable, largement disponible et non émettrice de CO2, voilà un objectif capable de réconcilier les détracteurs du système actuel avec tous ceux qui rêvent de pouvoir voler et se déplacer facilement. Il ne reste plus aux professionnels du secteur qu’à survivre à cette crise, puis attendre quelques années pour voir cette perspective devenir réalité !