Sécurité : la crise sanitaire n’a pas que des effets sanitaires (3/5) – L’Asie

Sécurité : la crise sanitaire n'a pas que des effets sanitaires (3/5) - L'Asie
Dans une mosquée de Jakarta (Reuters).

International SOS vient de publier un livre blanc intitulé « Covid-19 et sécurité dans le monde » répertoriant les implications sociales, politiques et économiques induites par la crise sanitaire. Nous reprenons, dans ce troisième compte-rendu, les principales analyses concernant le continent asiatique.

Points clés

  • Le ralentissement économique mondial a particulièrement frappé les économies de la région asiatique qui dépendent des exportations, alimentant les griefs socio-économiques qui seront probablement à l'origine de niveaux élevés de troubles sociaux à court et moyen terme.
  • La diffusion de fausses informations attribuant l'apparition du virus à certains groupes ethniques, ainsi que les politiques gouvernementales perçues comme accordant des exemptions spéciales aux étrangers dans le cadre de restrictions nationales strictes, ont alimenté les sentiments anti-étrangers.
  • Les élections à venir pourraient générer une plus grande volatilité et des troubles, en partie en raison de la méfiance croissante à l'égard des politiques gouvernementales et de la perception d'une gestion inadéquate de la pandémie.

Des griefs socio-économiques

Ils se sont multipliés depuis que la pandémie mondiale a entraîné des difficultés liées à la rupture des chaînes d'approvisionnement, au contrôle des mouvements et au taux de chômage élevé dans la plupart des économies de la région. Les difficultés résultant de la crise COVID-19 ont également exacerbé les préoccupations sociopolitiques dans les pays où le mécontentement du public sur le contexte économique était déjà à l'origine de manifestations. Avec l'assouplissement progressif du contrôle des mouvements, l'impact durable sur l'économie, notamment les pertes massives d'emplois, continuera de soutenir la dynamique de l'agitation sociale dans les pays touchés, notamment au Bangladesh, en Inde, en Indonésie et en Thaïlande.

Des sentiments xénophobes

Une partie de ce mécontentement s'est traduite par un ressentiment à l'égard de groupes ethniques spécifiques, en particulier dans les premières phases de la pandémie. Dans de nombreux cas, ce sentiment n'était que le prolongement de tensions préexistantes, perpétuées en grande partie par la désinformation associant la propagation du virus à certains groupes ethniques, ou par des politiques gouvernementales perçues comme les favorisant. Des incidents isolés de faible niveau de harcèlement motivé par la race ou la religion restent possibles, surtout si la pandémie et son impact économique s'aggravent. En Inde, les facteurs de mécontentement de la population et les protestations qui y sont associées ont constamment changé depuis le début de la pandémie. Les principaux griefs sont liés à des questions socio-économiques, à des décisions gouvernementales litigieuses telles que la législation récemment adoptée dans le secteur agricole, ainsi qu'à des problèmes de longue date tels que la loi d'amendement de la citoyenneté, que les critiques considèrent comme discriminatoire d'un point de vue religieux et ethnique. Il est peu probable que ces problèmes soient résolus à court ou moyen terme et devraient donner lieu à des manifestations dans les mois à venir.

Tensions sociales

Les syndicats et les groupes d'agriculteurs sont descendus dans la rue, tandis que les partis politiques ont également organisé des manifestations. Les manifestations pourraient devenir plus structurées et mieux organisées, ce qui leur donnerait plus d'ampleur et les amènerait à se concentrer sur les principaux centres urbains. Au Bangladesh, les travailleurs de l'habillement ont régulièrement manifesté à propos des fermetures d'usines et des licenciements qui en découlent, causés par l'annulation des commandes d'exportation. Les partis d'opposition chercheront à tirer davantage profit de la résistance généralisée aux politiques gouvernementales impopulaires, telles que la fermeture des usines de jute et la loi sur la sécurité numérique, qui a suscité des inquiétudes quant à la possibilité de restreindre la liberté d'expression et des médias. Les lieux de protestation se déplacent des sites industriels vers les centres urbains plus peuplés, notamment la capitale Dhaka et la ville de Chittagong (division de Chittagong), et l'implication des syndicats et des partis politiques dans les principales protestations signifie qu'ils vont probablement prendre de l'ampleur.

En Thaïlande, les mesures de distanciation sociale prises en mars ont temporairement suspendu les manifestations anti-gouvernementales, mais le mécontentement concernant la dissolution en février du parti d'opposition Future Forward Party persiste. Les protestations étaient courantes avant la pandémie, des groupes d'étudiants réclamant une réforme de l'establishment royal et une plus grande liberté d'expression. La hausse du chômage ainsi que l'incertitude générée par la décision des autorités de mettre fin à un programme d'aide COVID-19 ont renforcé les griefs préexistants. Après un assouplissement progressif des contrôles de circulation en juillet, les manifestations ont repris dans les centres urbains comme la capitale Bangkok et Chiang Mai (province de Chiang Mai). Les manifestations ont été en grande partie pacifiques et relativement peu nombreuses. Toutefois, à mesure que les restrictions seront assouplies, elles pourraient reprendre avec une plus grande participation, ce qui constituerait un nouveau défi pour le gouvernement.

Les critiques concernant la gestion de la pandémie par le gouvernement sont très répandues en Indonésie alors que les débats sur le controversé projet de loi omnibus, destiné à créer plus d'emplois et à attirer les investissements internationaux, se poursuivent. Les protestations contre ce projet de loi sont antérieures à la pandémie : les syndicats, comme l'influente Confédération des syndicats indonésiens (KSPI), affirment que le projet de loi va porter atteinte aux droits des travailleurs et supprimer le salaire minimum. Plusieurs groupes ont également accusé le gouvernement d'utiliser le projet de loi pour faciliter l'embauche de cols bleus chinois, une question controversée. Alors que les restrictions à la circulation s'assouplissent pour devenir une "nouvelle normalité" dans un contexte de licenciements et de réductions salariales persistant, on peut s'attendre à une plus grande participation aux manifestations.

La fréquence des manifestations, même si elles restent localisées, devrait en outre augmenter autour des élections régionales prévues pour le 9 décembre 2020. Dans la région administrative spéciale de Hong Kong, les restrictions de mouvement imposées par la COVID-19, en particulier l'interdiction des rassemblements publics de plus de deux personnes, ont eu un effet dissuasif sur un mouvement de protestation qui était soutenu et perturbateur depuis juin 2019. Toutefois, leur levée éventuelle ne devrait pas entraîner une reprise des activités de protestation aux niveaux observés au début de 2020.