Pour les voyageurs, ce conflit a été très impactant : des attaques aériennes des Houthis ont visé des infrastructures aéroportuaires saoudiennes, notamment les aéroports de Riyad et de Dammam. Dans certains cas, les missiles ont été interceptés; dans d'autres, ils ont causé des dégâts conséquents. L'aéroport de Riyad a ainsi été fermé pendant plusieurs jours et n'a rouvert que le 25 octobre, de manière très limitée.
Le risque d'attaques aériennes persiste et les vols restent très restreints. Air France, par exemple, continue de suspendre ses liaisons jusqu'au 12 décembre, une date susceptible d'être de nouveau repoussée.
L'Arabie saoudite est un pays qui accueille de très nombreux voyageurs et expatriés, et qui représente, sur le papier, un marché très prometteur. Un grand forum professionnel lié au secteur de l'énergie devait d'ailleurs se tenir à Riyad le lendemain de la frappe sur l'aéroport, ce qui illustre les conséquences très directes pour certains voyageurs.
On peut imaginer que le fait que cette frappe se soit produite la veille d'un sommet consacré à l'énergie n'était pas anodin et que le message y était lié.
C'est probable. Sur l'ensemble du mois d'octobre, nous avons observé une flambée de violence de la part des Houthis : des avancées importantes du côté de la mer Rouge, des attaques contre des infrastructures aéroportuaires et, dans une autre mesure, contre des infrastructures pétrolières saoudiennes.
Concernant Israël, International SOS recommandait toujours aux personnes non essentielles d'évacuer le pays et déconseillait les déplacements dispensables à destination d'Israël jusqu’aux élections.
Pourquoi la date du 27 octobre, celle des élections législatives israéliennes, revêt-elle une importance particulière dans votre analyse sécuritaire ?
Cette date est importante davantage à l'échelle régionale qu'à l'échelle nationale. Il y a certes eu des troubles sociaux et des manifestations, avec un taux de participation inédit de près de 78 %. Mais surtout, nous nous attendons à une reprise des hostilités. Cela fait des mois que le conflit est gelé et que les pourparlers diplomatiques n'aboutissent à rien.
Deux dates étaient cruciales dans notre analyse : les élections israéliennes et les élections américaines de mi-mandat. Israël n'agirait pas sans le soutien américain, et les États-Unis n'auraient probablement pas repris les opérations avant leur propre scrutin, tant ce conflit est impopulaire et a eu des conséquences directes sur le coût de la vie et le prix du carburant. Dans le calcul politique de l'administration Trump, il n'était donc pas opportun de reprendre la guerre avant que le vote ait lieu.
Les deux élections ont donc, d'une certaine manière, figé la situation. Le premier verrou a sauté avec les élections israéliennes; le second pourrait sauter avec les élections américaines de mi-mandat qui viennent de se dérouler.
Oui. Des signaux faibles sont également apparus dans la période précédant les élections. On note d'abord le retour d'une rhétorique menaçante : l'Iran affirme être prêt à frapper Israël et les pays du Golfe, comme il l'avait fait au printemps dernier. Par ailleurs, le mois d'octobre a enregistré un nombre considérable de frappes iraniennes dans le détroit d'Ormuz, après une relative accalmie.
Deux porte-avions américains sont également en route vers la zone et pourraient arriver d'ici la fin du mois de novembre. Ils seraient actuellement dans la région du Japon et pourraient être prépositionnés dans le détroit d'Ormuz ou juste au sud, ce qui représenterait des capacités militaires considérablement accrues.
L'ensemble de ces éléments nous laisse penser que la probabilité d'une reprise du conflit militaire dans les deux à trois prochaines semaines est élevée.
Qu'en est-il des autres pays du Golfe, notamment des Émirats arabes unis, du Qatar, du Koweït. Ils sont épargnés depuis plusieurs mois, pourtant un responsable de la compagnie émiratie me disait récemment que la perception du public était que globalement la région entière était à risque. Partagez-vous ce constat ?
Il n'y a effectivement plus eu de frappes sur ces pays depuis plusieurs mois. On peut parler d'un retour à la normale, ou plutôt à une nouvelle normalité depuis que ces pays ont été frappés d'une manière inédite. Les gouvernements encouragent fortement ce retour à la normale, et nous avons constaté, notamment avec la rentrée de septembre, des retours d'expatriés vers la région.
Il faut toutefois se méfier, ne pas avoir la mémoire courte. Les événements ont été d'une violence inouïe et le conflit n'est pas résolu. Je pense que cela reste présent dans l'esprit de la plupart de nos organisations clientes.
Est-ce cela que vous appelez la nouvelle normalité : ces destinations sont redevenues sûres, mais sans la sérénité d'avant, avec la conscience permanente qu'une dégradation rapide de la situation reste possible ?
Exactement. Le 23 octobre dernier, nous avons modifié nos conseils aux voyageurs pour les pays du Golfe - les Émirats arabes unis, le Koweït, Bahreïn, le Qatar, ainsi que pour la Jordanie. Nous recommandons désormais que seuls les déplacements essentiels aient lieu.
Nous invitons les organisations à s'interroger sur la nécessité réelle de chaque déplacement dans la zone. L'objectif est d'éviter ce que beaucoup ont vécu au printemps dernier : être bloqués sur place, l'espace aérien fermé, sans liaisons commerciales disponibles, avec la nécessité d'être évacués par la route ou d'autres moyens.
Nous n'avons pas modifié le niveau d'évacuation, qui demeure au niveau « warning », soit le niveau 2 sur 5, le même que nous avions établi environ dix jours après le début du conflit. Ce niveau implique la mise à jour des plans d'évacuation, la cartographie de l'exposition - collaborateurs, familles, implantations et actifs physiques, et la création de protocoles de gestion d'incidents si ceux-ci n'existent pas encore.
Notre activité de conseil porte actuellement en priorité sur ces sujets. Beaucoup d'entreprises se sont retrouvées totalement démunies face à la situation : elles ont dû prendre des décisions engageant directement la vie de leurs collaborateurs sans s'y être jamais préparées. Le pire moment pour concevoir des protocoles de gestion de crise, c'est précisément lorsque la crise a déjà éclaté.
Ce constat est édifiant. Il s'explique sans doute par le fait que ces destinations avaient réussi à s'imposer comme des îlots de stabilité dans une région pourtant très instable.
C'est exactement cela. Même pour International SOS, ces destinations étaient évaluées comme présentant un risque faible, alors qu'elles sont entourées de voisins beaucoup plus belliqueux. Les entreprises implantées uniquement dans des pays à risque faible ou modéré ne s'étaient jamais posé la question de ce qu'elles feraient en cas de conflit ouvert. Elles ont donc été totalement prises au dépourvu.
Depuis le mois de mai, notre accompagnement repose sur plusieurs axes : réaliser des retours d'expérience, à chaud comme à froid, pour identifier ce qui a bien fonctionné et ce qui a moins bien fonctionné; profiter de cette accalmie relative pour mettre les politiques et les procédures à niveau; et éviter les dysfonctionnements très difficiles à gérer qui ont été constatés en février et en mars.
Dans les entreprises françaises que vous accompagnez, quels sont les pays les plus concernés, que ce soit pour des déplacements professionnels ou pour des présences permanentes ?
Les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite. Globalement, pour la région du Golfe, nos entreprises clientes françaises comptent environ 10.000 expatriés.
Lorsque vous formulez vos recommandations, comment ces entreprises réagissent-elles ? Vous suivent-elles ou font-elles prévaloir leurs impératifs commerciaux ?
Nous observons plusieurs types de réactions. Certaines entreprises nous écoutent et suivent nos conseils. Nous avons le plaisir de les accompagner, car nous mesurons concrètement la différence entre une organisation qui dispose d'un plan d'évacuation, qui le connaît, qui l'a testé et qui en a informé les personnes concernées, et une organisation qui n'a rien préparé. Pour ces dernières, la gestion de crise est laborieuse : elles subissent une pression de leur comité exécutif et une pression des personnes présentes sur le terrain.
Investir dans la prévention et la préparation à la crise relève d'une décision d'entreprise. Certaines organisations y accordent une priorité, d'autres considèrent ces sujets comme secondaires. Mais on ne prépare pas un plan d'évacuation pendant la crise : on le fait en temps de paix, ou de pseudo-paix.
Pouvez-vous citer un exemple concret d'impréparation qui a véritablement posé des problèmes, voire mis des personnes en danger ?
Plusieurs exemples me viennent à l'esprit. Certaines entreprises ne s'étaient jamais posé la question simple de savoir qui prendrait la décision d'évacuer si cela devenait nécessaire. Or, si ce point de gouvernance n'est pas réglé, toutes les actions qui doivent en découler sont compromises.
Au printemps dernier, les places disponibles dans les avions étaient extrêmement rares. Lorsqu'une place se libérait, elle n'était sécurisée que pendant deux heures. Durant ce délai, le client devait confirmer s'il l'acceptait ou non, ce qui impliquait également une décision de paiement, à des tarifs très élevés. Une entreprise qui mettait quarante-huit heures à nous répondre perdait nécessairement sa place. Cela mettait en danger les personnes restées sur le terrain et générait une frustration considérable.
Il y avait également de graves problèmes de communication interne. Certaines entreprises ne communiquaient pas avec leurs collaborateurs sur le terrain, ou diffusaient des informations contradictoires, aggravant une situation déjà tendue. Il faut prendre en compte les émotions humaines : le stress et l'angoisse créent des situations très complexes à gérer. Lorsque l'organisation elle-même manque de clarté sur sa façon de traiter le problème, les conséquences peuvent être extrêmement difficiles.
Il existe également une population souvent oubliée dans ces scénarios : les collaborateurs étrangers en contrat local. C'est un sujet très compliqué. Ces personnes ne sont pas nécessairement couvertes par les contrats d'assistance conclus avec International SOS. Elles sont pourtant nombreuses, car les pays du Golfe comptent énormément de travailleurs étrangers.
La question s'est posée de savoir comment les prendre en charge. Ces populations ne sont pas toutes mobiles sur le plan administratif de la même manière qu'un ressortissant de l'espace Schengen. Si un Syrien travaille aux Émirats arabes unis, le renvoyer en Syrie ne constitue pas nécessairement une solution. La question de la responsabilité de la maison mère à leur égard, et du coût d'une éventuelle évacuation, s'est donc posée avec acuité dans certains cas.
Lorsque vous évoquez une reprise des frappes dans les semaines à venir de la part des Etats-Unis et/ou d’Israël, cela signifie-t-il que la réplique iranienne attendue pourrait dépasser le territoire saoudien et toucher à nouveau l'ensemble des pays du Golfe ?
On peut tout à fait s'attendre à une situation de même envergure qu'au printemps dernier. Frapper les pays du Golfe est une manière de faire mal économiquement : cela peut mettre leur activité à l'arrêt. Au printemps, les frappes ont interrompu le trafic aérien et créé d'importantes incertitudes. Mais l'impact le plus recherché se situe sur les marchés économiques, et notamment sur les cours du pétrole.