Ce qui signifie que la capitale, Kiev, se situe en zone de risque extrême. Pour les provinces les plus exposées, notre conseil est de surseoir à tout déplacement. Pour Kiev, les déplacements à caractère strictement essentiel peuvent se poursuivre, mais ils impliquent un protocole de sûreté rigoureux que je vous détaillerai.
Comment cette classification a-t-elle évolué depuis le début de la guerre ?
Au déclenchement du conflit, nous avons pris le temps d'évaluer la situation. C'est la prolongation et l'intensification du conflit qui nous ont conduits à placer la totalité du territoire en risque extrême. Puis, à mesure qu'une forme de statu quo s'est instaurée et que certaines régions s'avéraient moins touchées, nous avons sensiblement abaissé le niveau de risque pour les provinces de l'ouest, notamment autour de Lviv, où beaucoup d'entreprises ont relocalisé leurs activités. Cela dit, Lviv elle-même fait parfois l'objet d'attaques aériennes, ce qui maintient une vigilance de tous les instants.
Le conflit reste actif sur environ 1.200 kilomètres de front, principalement à l'est et au sud du pays. Les lignes de front évoluent très peu : les gains territoriaux russes se mesurent entre 10 et 70 mètres par jour, ce qui est, dans l'histoire récente des conflits, parmi les avancées les plus infimes qui soient.
C'est, au-delà de la durée, un parallèle saisissant avec la Première Guerre mondiale : cette même guerre de position, ces mêmes conquêtes territoriales dérisoires.
Oui, avec des combats intenses sur les lignes de front. Et avec une arme que la Grande Guerre ne connaissait pas : le drone. C'est aujourd'hui l'arme la plus meurtrière de ce conflit. Les deux camps ont considérablement développé leur industrie de la défense autour de lui, car c'est une arme à coût relativement bas et d'une efficacité redoutable. Environ 80 % des victimes lui sont attribuées, des deux côtés.
Ce qu'on observe depuis le début de l'année 2026, c'est que la Russie a encore intensifié sa campagne de frappes aériennes, combinant drones kamikazes et missiles balistiques, dans le but de saturer les défenses ukrainiennes. C'est précisément là que réside la fragilité ukrainienne : sa défense antiaérienne dépend fortement du soutien de ses alliés, un soutien mis à rude épreuve par le désengagement américain et par le fait que l'attention internationale se concentre désormais, comme vous l’avez dit, sur d'autres théâtres de crise. L'attaque de la nuit du 1er au 2 juin dernier en a été l'illustration la plus récente : 73 missiles et 656 drones ont été tirés - l'une des attaques les plus massives depuis le début du conflit - causant au moins 18 morts, dont 6 à Kiev.
La décision militaire ne semble pas proche, les drones permettent un effort de guerre moins onéreux, et Moscou ne paraît guère disposé à un accord politique. Ces trois éléments réunis laissent penser que le conflit peut encore durer longtemps. Partagez-vous cette analyse ? Et est-ce que cette perspective encourage paradoxalement les entreprises à retourner en Ukraine, plutôt qu'à attendre une hypothétique résolution à court ou moyen terme ?
Nous partageons cette analyse. On observe, d'une manière générale, que les guerres contemporaines commencent mais ne se terminent jamais vraiment : les cessez-le-feu, comme on le voit au Moyen-Orient, ne sont souvent que des écrans de fumée. Un cessez-le-feu n'est pas un armistice, et un armistice n'est pas la paix.
Sur le conflit russo-ukrainien spécifiquement, une perspective d'accord à court terme ne semble pas d'actualité. La Russie maintient des exigences maximalistes - reconnaissance de sa souveraineté sur la Crimée et les oblasts occupés, neutralité militaire de l'Ukraine, renonciation à toute adhésion à l'OTAN. En face, l'Ukraine défend son intégrité territoriale, exige des garanties de sécurité internationales et réclame un gel des lignes de front sans reconnaissance des annexions. Ce sont deux positions diamétralement opposées, avec très peu de disposition à faire des concessions. D'où cet état figé.
Et, effectivement, c'est précisément parce que cette incertitude sur la fin du conflit s'installe dans la durée que des opportunités d'affaires persistent en Ukraine. C'est pour cela que nous n'avons jamais cessé d'accompagner nos clients sur place.
Ces entreprises sont-elles principalement européennes ?
J'ai en tout cas de la visibilité principalement sur les entreprises françaises et européennes. Aujourd’hui, on estime à environ 180 le nombre d'entreprises françaises implantées en Ukraine, employant quelque 30 000 personnes dans le pays - essentiellement des Ukrainiens (ces chiffres correspondent bien à nos recoupements des chiffres de la CCI franco-ukrainienne et de la Direction générale du Trésor, ndr). La France serait l'un des plus grands employeurs étrangers en Ukraine.
Parmi ces entreprises, on observe différents profils : il y a celles qui n'ont jamais vraiment quitté l'Ukraine, qui maintiennent des rotations sur Kiev ou Lviv, généralement d'une semaine au maximum. Il y a celles qui en sont parties au début du conflit et y sont revenues. Et il y a aussi des entreprises qui n'y avaient jamais mis les pieds et qui s'y intéressent aujourd'hui pour la première fois.
C'est la perspective de la reconstruction du pays qui les attire ?
Absolument. Le BTP, les télécoms, le transport, l'industrie - sans oublier des ONG et des organisations internationales qui cherchent à ouvrir des bureaux sur place. La Chambre de commerce franco-ukrainienne et le Medef ont d'ailleurs lancé des initiatives de soutien à l'effort de reconstruction. (D’après la CCIFU déjà citée, il y aurait même 20 entreprises françaises de plus (de 160 à 180) implantées en Ukraine depuis le début du conflit, ndr)
Même si vous disiez la plupart des salariés ukrainiens, est-ce à dire que les expatriés français ou européens sont retournés en Ukraine ?
Non, et c'est l'un des aspects les plus notables de la situation : les expatriés évacués au début du conflit ne sont pas retournés en Ukraine en tant qu’expatriés. Le business continue largement d'être géré depuis les pays voisins, avec des missions ponctuelles sur place. Nous accompagnons des dizaines de déplacements professionnels vers l'Ukraine chaque mois.
Pour les voyageurs qui partent en Ukraine, quel est l'état du système de santé sur place ?
Sur ce sujet, je m’en remets à l’analyse de nos experts du sanitaire… Sur le plan médical, le risque demeure élevé pour les voyageurs étrangers. Dans les grandes villes comme Kiev ou Lviv, l'accès aux soins reste possible, mais les services d'urgence, les soins dentaires et les soins de base ne sont pas toujours fiables, et l'accès aux soins spécialisés peut être limité, y compris dans les centres urbains importants.
La situation se dégrade nettement en dehors des grandes villes et, davantage encore, dans les régions où les combats restent actifs. Les déplacements massifs de population et la priorité accordée aux blessés de guerre ont considérablement réduit l'accès aux soins courants. Des pénuries de matériel médical sont régulièrement signalées - insuline, oxygène, traitements oncologiques… - surtout dans le sud et l'est du pays. Concernant les transfusions sanguines, si l'Ukraine dispose d'un système national de collecte et de dépistage, la qualité des contrôles peut varier selon les régions, ce qui nous conduit à recommander d'éviter les transfusions non indispensables lorsque cela est médicalement possible.
Santé encore mentale, cette fois-ci. On imagine qu’un impact psychologique est observable sur ces voyageurs. Comment l’entreprise doit-elle le prendre en compte ?
Là encore, je reprends ce qu’en disent nos experts. Sur le plan psychologique, un séjour en Ukraine, même de courte durée, peut effectivement avoir un impact significatif. L'exposition aux alertes aériennes, aux restrictions de déplacement, aux couvre-feux, à l'incertitude sécuritaire permanente génère un stress élevé, de l'hypervigilance et une fatigue émotionnelle qui peuvent se manifester après le retour : troubles du sommeil, irritabilité, baisse de concentration. International SOS recommande donc une préparation spécifique avant le départ : information sur le contexte local - les mesures de sûreté, les ressources d'assistance disponibles - et un suivi post-mission pour les voyageurs ayant vécu des événements particulièrement stressants. Plus globalement, dans un pays en guerre, la santé mentale fait pleinement partie de la préparation et du retour de mission.
Fin mai, un drone russe a frappé un immeuble en Roumanie. Des mesures particulières liées à ce conflit sont-elles à prendre au-delà même des frontières ukrainiennes ?
On observe une multiplication des intrusions de drones dans plusieurs pays du flanc est-européen : Estonie, Finlande, Lettonie, Lituanie, Roumanie - avec effectivement un drone qui a récemment percuté un immeuble résidentiel. Ces incidents ont provoqué des alertes aériennes, des confinements préventifs et des fermetures temporaires d'espace aérien, avec des retards et perturbations pour les vols civils. S'y ajoutent des perturbations GPS et des activités de guerre électronique attribuées à la Russie, auxquelles l'OTAN répond par des déploiements ponctuels d'avions de chasse.
Quelles recommandations concrètes formulez-vous pour les entreprises qui envoient des collaborateurs en Ukraine ?
Notre première recommandation reste de reporter tout déplacement en Ukraine. Mais nous savons bien que certaines missions sont jugées essentielles. Dans ce cas, nous accompagnons les organisations pour les réaliser dans les meilleures conditions possibles.
Nous recommandons de limiter les déplacements à l'ouest du pays et à Kiev. L'accès se fait nécessairement par la route ou le train depuis la Pologne, l'espace aérien ukrainien étant toujours fermé. Nous privilégions la route : le réseau ferroviaire est une infrastructure stratégique susceptible d'être ciblée. Il convient de recourir à un chauffeur de confiance disposant d'un véhicule fiable, avec des réserves suffisantes en carburant, en eau et en vivres, en prévision d'éventuelles immobilisations liées à des alertes aériennes.
L'hébergement est un autre point critique : l'hôtel choisi doit impérativement disposer d'un espace en sous-sol pouvant servir d'abri. Nous recommandons également de télécharger les applications ukrainiennes d'alerte aérienne. Enfin, des points de contrôle quotidiens entre le voyageur et son siège sont indispensables, à heure fixe, afin de pouvoir intervenir rapidement en cas d'absence de nouvelles.
Une précision importante : les voyageurs d'affaires européens en Ukraine ne sont pas, à ce stade, des cibles directes de la Russie ?
Tout à fait. La menace est essentiellement aérienne et indiscriminée : non ciblée en fonction des nationalités. En dehors de cette menace omniprésente, nos voyageurs ne font pas face à des problèmes de criminalité ou de ciblage lié à leur nationalité, comme on peut l'observer dans d'autres régions du monde. Cela ne minimise en rien le danger réel : des frappes ont lieu plusieurs fois par jour, causant des morts et des blessés quotidiennement.
Parmi les entreprises présentes, y a-t-il des acteurs de l'industrie de défense ? Leur situation est-elle différente ?
Oui, et leur exposition au risque est spécifique, puisque leurs activités se déroulent sur des sites à caractère stratégique. Ils font l'objet de protocoles adaptés. Nous les sensibilisons notamment à la protection de l'information, car l'environnement ukrainien est particulièrement hostile en matière de cybersécurité. Nous leur conseillons de n'emporter que les appareils électroniques indispensables, voire un ordinateur vierge ne contenant que les données strictement nécessaires à la mission, et de ne faire traverser aucune donnée sensible au-delà de la frontière.
Et les conseils de base en matière de cybersécurité s'appliquent à tous les voyageurs ?
Absolument. Se coordonner en amont avec sa direction informatique pour s'assurer que les mots de passe sont robustes, les antivirus à jour et les logiciels en dernière version. Éviter les réseaux wifi publics, y compris celui de l'hôtel. Désactiver la géolocalisation. Et ne rien publier sur les réseaux sociaux - pas même sur LinkedIn - indiquant où l'on se trouve, dans quel établissement on loge, ni ce que l'on fait. Ces informations peuvent être exploitées contre le voyageur ou contre son entreprise.
Avez-vous un exemple concret, tiré du terrain, qui illustre bien les défis opérationnels de ces missions ?
Ce dont on parle très peu, c'est la difficulté à opérer simplement sur place. Ce qui m'a frappé, c'est le témoignage d'une mission effectuée l'hiver dernier, lors d'une période marquée par de très nombreuses coupures d'électricité. La question qui se posait concrètement était : comment travaille-t-on sans électricité ? Certaines organisations s'y étaient insuffisamment préparées. Se procurer un groupe électrogène sur place relève d'un vrai défi logistique et opérationnel. Au-delà de l'environnement sécuritaire, c'est le quotidien des activités qui peut être rendu extrêmement difficile par les pressions exercées sur les infrastructures.