Ce qui est nouveau, en revanche, c'est le changement d'état d'esprit. On passe d'une logique de gestion de crise ponctuelle à l'acceptation d'une nouvelle normalité. Le risque climatique doit désormais s'intégrer de façon systématique à l'ensemble du dispositif des entreprises : monitoring, veille, formation, information, gestion de la mobilité et de l'expatriation, gestion des risques en zones isolées ou en milieu urbain. Les événements sont non seulement plus fréquents, mais aussi plus intenses et plus dévastateurs. Il s'agit donc moins de gérer des crises en réaction que de déployer en amont des plans de prévention et de réponse adaptés à des scénarios déjà identifiés.
Béatrix Renaud : Je suis tout à fait d'accord avec ce qui vient d’être dit. Ce ne sont pas des risques nouveaux, mais ces dernières années ont vu une prise de conscience décisive : le risque climatique n'est pas uniquement un enjeu RSE, c'est un risque pleinement opérationnel et transversal. Il doit être intégré au même titre que les risques sociopolitiques, criminels ou terroristes.
D’ailleurs, en 2025, nos équipes ont rédigé onze mille neuf cent six alertes sécuritaires dans le monde. Parmi elles, 26,4 % concernaient des phénomènes climatiques et des catastrophes naturelles - en incluant certes les volcans et les séismes qui sont bien sûr à distinguer. Plus d'un quart de nos alertes. Ce n'est pas marginal.
Pourtant, jusqu'à récemment, ce risque a été sous-estimé, voire ignoré. Aujourd'hui, je mets au défi quiconque de trouver une organisation qui ne soit pas confrontée, sous une forme ou une autre - températures extrêmes, inondations, sécheresse - aux risques naturels. Il convient d'abord de cartographier ce risque en fonction de son exposition : voyageurs, implantations géographiques, actifs immobiliers et industriels, continuité d'activité. Puis de l'intégrer pleinement dans les processus décisionnels, de renforcer la prévention et d'élaborer des protocoles de gestion adaptés. Ce qui est révélateur, c'est que lorsqu'on nous sollicite pour concevoir des exercices de gestion de crise, nos clients nous demandent très souvent de prendre une catastrophe naturelle comme point de départ, tant ils réalisent que c'est précisément là que leurs réflexes et leurs procédures sont les plus insuffisants.
Philippe, pourriez-vous établir une typologie des risques climatiques sous l'angle sanitaire ?
La première grande catégorie, c'est celle des risques liés à la température. Les vagues de chaleur extrême se multiplient : quarante-cinq degrés en Espagne ou en Grèce, plus de cinquante degrés en Inde ou au Pakistan... Ces épisodes ont des conséquences directes sur les maladies cardiovasculaires, les personnes âgées, les jeunes enfants, les travailleurs en extérieur. Mais leur impact s'étend aussi à la productivité et à la santé mentale : des études sérieuses montrent que le cerveau humain fonctionne de façon optimale autour de treize ou quatorze degrés. À chaque degré supplémentaire, la productivité recule et les risques psychologiques s'accroissent.
La deuxième catégorie recouvre les risques liés aux inondations. Trop d'eau entraîne des glissements de terrain, mais aussi une recrudescence des épidémies : choléra, leptospirose, tous deux favorisés par les eaux stagnantes. À cela s'ajoute une conséquence souvent sous-estimée : les inondations coupent l'accès aux soins, rendant les évacuations médicales bien plus complexes.
Troisième enjeu majeur : les maladies vectorielles. Le paludisme, la dengue, le Zika, le chikungunya ou la fièvre de la vallée du Rift sont transmis par les moustiques, et leurs aires de transmission sont en expansion directe du fait du changement climatique. La Sicile semble désormais être devenue une zone endémique pour la dengue, une maladie que l'on considérait autrefois cantonnée aux tropiques. D'ici 2030 à 2050, le sud de l'Europe méditerranéenne pourrait devenir une zone de transmission permanente, ce qui impose aux entreprises de repenser leurs dispositifs de protection, notamment pour les personnels travaillant en extérieur.
Quatrième et dernier axe : la qualité de l'air. Les incendies de forêt et, comme en Asie du Sud-Est avec les feux de tourbe, les fumées prolongées pendant des mois ont des conséquences respiratoires directes : crises d'asthme, bronchites chroniques, et augmentation des risques cardiovasculaires. Une personne déjà fragilisée, vivant dans un pic de pollution, voit son risque d'infarctus significativement augmenter.
Pour résumer : air, température, eau, moustiques. Ce sont les quatre grands enjeux sanitaires du changement climatique pour les entreprises. À plus long terme, l'élévation du niveau des mers représente un risque supplémentaire : le sel dans les nappes phréatiques et les cultures favorisant hypertension artérielle, notamment, maladies cardiovasculaires.
Béatrix, pouvez-vous faire la même lecture sous l'angle sécuritaire ?
Premièrement, les violences intercommunautaires. La raréfaction des ressources en eau, due à la surexploitation, la pression démographique, la désertification, alimente des tensions sociales croissantes. En Afrique de l'Ouest et au Sahel, on observe une multiplication des conflits agro-pastoraux opposant agriculteurs sédentaires et éleveurs nomades. Ces tensions engendrent des populations déplacées : entre 2024 et 2026, le nombre de déplacés climatiques a augmenté de 60 %.
Deuxièmement, les tensions interétatiques. À l'échelle mondiale, cent cinquante-trois pays dépendent d'eaux partagées, répartis dans environ trois cent dix bassins internationaux. La moitié de ces pays ne dispose d'aucun accord opérationnel sur la gestion de ces ressources. Le Nil, qui traverse onze États, en est l'illustration la plus éloquente : le partage de ses eaux est devenu un enjeu géopolitique de premier plan.
Troisièmement, les risques pesant directement sur les entreprises et leurs collaborateurs. Des activistes et des mouvements sociaux ciblent de plus en plus les organisations perçues comme insuffisamment engagées dans la transition écologique. Les collaborateurs de ces entreprises peuvent faire l'objet de ciblages directs ou indirects. Enfin, dans les suites immédiates d'une catastrophe naturelle, des actes criminels et des pillages surviennent fréquemment. Les conséquences sécuritaires du changement climatique sont donc protéiformes et doivent être anticipées à plusieurs niveaux.
Pouvez-vous nous donner un exemple concret, chacun ?
Béatrix Renaud : Un exemple très parlant est celui d'entreprises présentes sur des territoires du Pacifique, au Vanuatu ou aux îles Fidji, qui se posent désormais une question fondamentale : dans dix, quinze ou vingt ans, leurs usines ou leurs agences bancaires seront-elles encore accessibles, ou submergées ? C'est une question de continuité d'activité et d'arbitrage d'investissement à long terme, directement conditionnée par le risque climatique.
Philippe Guibert : De mon côté, une entreprise en cours de négociation contractuelle avec le gouvernement de la République démocratique du Congo nous a sollicités sur la question du risque Ebola. Il n'y avait pas de cas à Kinshasa, l'épicentre étant lointain, mais elle voulait comprendre les scénarios possibles à moyen et long terme, les conséquences pour ses expatriés et leurs familles, et surtout comment intégrer ce risque non pas dans une logique de gestion de crise réactive, mais dans une logique de continuité d'activité. L'objectif : honorer le contrat dans un mode de fonctionnement le moins dégradé possible, tout en préservant la santé et la sécurité des collaborateurs.
Pour prendre un cas pratique, parlons du Népal qui a récemment subi un catastrophe naturelle de très grande ampleur. Qu'est-ce qu'International SOS a mis en place face à cette situation ?
Béatrix Renaud : Notre premier réflexe a été d'informer nos clients de la manière la plus précise et la plus rapide possible, en recoupant les données de terrain pour produire des alertes actionnables. C'est le cœur de notre mission.
La deuxième composante, c'est l'assistance directe. Nous avions environ deux cents collaborateurs de nos clients présents au Népal au moment de la catastrophe, majoritairement issus d'entreprises asiatiques et américaines, avec quelques européennes, auxquels s'ajoutent des personnes en déplacement privé, pour du tourisme ou des pèlerinages. Nous avons rapidement dépêché une équipe de trois personnes sur place : un médecin, un responsable des opérations et un responsable sûreté.
Leur mission consiste notamment à coordonner l'identification des victimes, en lien avec les familles, les entreprises, les autorités locales et les équipes de secours, un travail intense qui implique également les hôpitaux, les morgues et les sites de sépulture. L'équipe est sur place depuis une semaine ; une relève est en cours aujourd'hui (le 2 septembre, ndr), car plusieurs dossiers restent ouverts, dont certains concernant des personnes toujours portées disparues.
Philippe Guibert : J'ajouterais la dimension du soutien émotionnel et psychologique, systématique dans ce type de crise. Il s'adresse non seulement aux victimes et à leurs familles, mais aussi aux équipes déployées sur le terrain, pour prévenir les syndromes post-traumatiques.
Pour donner un point de comparaison : lors du tsunami de 2004 en Asie du Sud-Est, International SOS est resté sur place pendant une année entière, gérant une structure médicale pour soutenir les équipes internationales d'identification des victimes, et formant une nouvelle cohorte d'infirmiers dans un hôpital indonésien dont tout le personnel avait disparu. Une crise de l'ampleur de celle du Népal peut exiger ce même type d'engagement dans la durée.
Pensez-vous que l'on s'achemine vers des restrictions formelles de déplacements dans certaines zones, à certaines périodes, en raison des risques climatiques ?
Philippe Guibert : Non. La pandémie a constitué une exception unique en cassant le dogme de la libre circulation, mais je ne crois pas que l'on reviendra à des fermetures généralisées. La responsabilité revient aux entreprises d'effectuer une évaluation des risques proportionnée et rigoureuse, pour décider d'envoyer leurs collaborateurs dans les meilleures conditions : avec la préparation, la formation, la coordination et le soutien qui s'imposent. Pour les voyages non indispensables, il peut être justifié de les différer temporairement. Mais interdire formellement des destinations pour raison climatique serait difficile à faire respecter et insuffisant sans une véritable culture du risque. Ce que les entreprises cherchent avant tout, c'est de l'information de qualité pour prendre des décisions éclairées, bien plus que des barrières arbitraires.