Chine/Etats-Unis : vers une nouvelle guerre froide ?

Directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), Eric Denécé considère que la crise du coronavirus peut accélérer la constitution d’un nouvel ordre mondial structuré par la guerre économique Chine/Etats-Unis. Ce qu’il appelle la « guerre froide 2.0 ».

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Dans un article récemment paru (lire ici son intégralité), vous émettez l’hypothèse qu’un nouvel ordre mondial serait sur le point d’advenir, structuré par une guerre économique sans merci entre Chine et Etats-Unis…

Eric Denécé : La pièce était du côté face, elle est, depuis la crise du coronavirus, sur sa tranche. Soit elle retombe du côté face et on revient à la situation antérieure à la crise, soit, comme je le crois, elle tombe du côté pile. Si c’est effectivement le cas, l’élément majeur, c’est qu’on entre dans une nouvelle ère géopolitique. La crise n’est pas une rupture mais un accélérateur de ce qui se préparait depuis des années, qui aurait pu mettre encore un, deux ou cinq ans à émerger mais qui s’est révélé au grand jour en un ou deux mois. D’un côté, la Chine qui, à son corps défendant, est responsable de cette crise sanitaire et qui a cherché à l’exploiter diplomatiquement de manière maladroite. De l’autre, les Etats-Unis qui, pour contrer la montée en puissance de la Chine, utilise de façon fallacieuse cette crise. Je répète donc que le prétexte mis en avant par les Etats-Unis relève de la mauvaise foi, néanmoins je considère que les Etats-Unis ont raison de vouloir mettre un coup d’arrêt à la montée en puissance de la Chine car ce pays va  représenter un danger très réel pour la paix et la sécurité mondialeC’est une nouvelle ère car, depuis la fin de la guerre froide, il y a une trentaine d’années, le système international est chaotique, n’a pas de règles. On va rentrer dans une nouvelle phase de séparation du monde en deux camps : une guerre froide 2.0.

Dans la guerre froide historique, l’antagonisme entre les deux blocs était de nature idéologique. L’un incarnait le Mal pour l’autre. Le pouvoir mobilisateur était donc très fort. Aujourd’hui, on est davantage en présence de deux concurrents sur un marché libéral et mondialisé. Pourquoi le reste du monde se rangerait-il dans un camp ou dans l’autre ?

Votre objection est révélatrice. On oublie trop souvent que la Chine est un état totalitaire et communiste. La dimension idéologique n’a pas disparu, même si les Chinois, en adaptant l’économie libérale à leur système politique communiste, nous ont un peu endormi. L’arrivée de Xi Jinping au pouvoir (vice-président à partir de 2008 puis président de la République populaire de Chine depuis 2013, ndr) a agi comme un dévoilement : il a repris les choses en main, a rétabli le culte de la personnalité, a engagé une montée en puissance militaire de son pays, une politique agressive sur ses marges – notamment en Mer de Chine, à Taïwan, à Hong-Kong, toujours en bafouant le droit international… En bref, il a réaffirmé cet autoritarisme qu’on n’a pas voulu voir car il y a des affaires à faire en chine et a rappelé la dangerosité du régime chinois. Si cette guerre froide 2.0 s’engage, l’enjeu est double pour les Etats-Unis. Le premier, c’est le leadership international en termes économique, militaire, diplomatique. Le deuxième, c’est de rallier à sa cause le monde occidental. On voit en effet la Chine tailler des croupières au monde entier sur le plan économique en profitant de nos délocalisations massives chez eux, en rachetant des infrastructures un peu partout. Dans le même temps, les Etats-Unis sont conscients qu’ils exaspèrent, qu’ils suscitent de la défiance jusque chez leurs alliés naturels, depuis la guerre en Irak ou la mise à jour de leur espionnage économique généralisé. L’objectif est de retourner cette défiance occidentale contre la Chine… Et l’intérêt du monde occidental, c’est qu’il a moins à perdre à vivre sous la domination des Etats-Unis que de la Chine qui, partout où elle s’impose, joue de la corruption et ignore les droits de l’Homme, comme c’est le cas au Moyen-Orient ou en Afrique. On est donc en train de reprendre conscience de la menace que la Chine représente et les Etats-Unis entendent en profiter. 

Vous avez posé les termes de cette guerre froide 2.0. Quelles en seraient les modalités ? L’opposition Est/Ouest se caractérisait notamment par un équilibre basé sur la dissuasion nucléaire et par des conflits armés localisés vecteurs de l’antagonisme principal. Serait-on dans un dispositif comparable ?

Oui et non. Oui : en dernier ressort, l’arme nucléaire représentera la dissuasion stabilisatrice, étant entendu qu’aucune des deux puissances n’a intérêt à une escalade jusqu’à de tels extrêmes. Et non, ça ne prendrait pas la forme de conflits armés localisés comme durant la première guerre froide où on était en pleine expansion du communisme, où il y avait, partout dans le monde, des partis communistes forts qui pouvaient être le bras armé de l’URSS. Nous serons dans une guerre économique, les armes seront avant tout économiques : investissements stratégiques, manipulation boursière, tentative de la Chine de créer une deuxième monnaie de référence, un système économique et monétaire parallèle… Et éventuellement, à la marge, des engagements sur les théâtres périphériques que sont l’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie centrale et des gesticulations militaires sur les côtes asiatiques en général, en Mer de Chine en particulier. 

Qui dans quel camp ?

Dans le camp pro-chinois, on trouvera sans surprise la Corée du Nord, le Vénézuela, les Philippines qui viennent de dénoncer l’accord de défense qui les liait aux Etats-Unis pour se rapprocher de la Chine, alors qu’inversement le Vietnam s’en ’éloigne de plus en plus. Côté américain, le monde occidental principalement, pour les raisons que j’ai déjà citées. D’ailleurs, à ce titre, à Bruxelles, Européens et Américains sont en train de travailler sur les plans de l’Otan pour les 20 années à venir. Jusqu’il y a trois ou quatre mois, on ne désignait que la Russie comme menace majeure… et la Chine est désormais visée. Je précise d’ailleurs que ce serait une erreur stratégique majeure de cibler la Russie. Non seulement, objectivement et contrairement à ce que diffusent certains milieux américains à l’affût de trouver un ennemi pour relancer l’économie de leur pays, elle ne représente pas un danger, mais en plus elle pourrait en conséquence tomber dans le giron chinois.

“Trouver un ennemi pour relancer l’économie”… Vous voulez dire que même sans l’émergence de la Chine, menace réelle pour le leadership américain, l’objectif américain serait de créer un état de tension pour en récolter des bénéfices économiques ?

Ce n’est qu’une hypothèse mais beaucoup d’éléments viennent l’accréditer. Depuis dix ou quinze ans, les Américains considèrent qu’ils ont besoin d’une guerre froide pour garder le leadership et c’est pour ça qu’ils s’acharnent contre la Russie sans raison objective. Ils ont besoin d’un adversaire pour leur permettre de dégager des budgets de défense, de renforcer l’Otan, de dire aux Européens “restez avec nous”. Ils ont aujourd’hui, avec la Chine, des raisons objectives d’enclencher le mouvement, sans avoir recours à leurs fantasmes anti-russes.

Mais ces bénéfices économiques attendus de cette situation de tension, sont-ils vraisemblables ou relèvent-ils d’une lubie ?

Si un cordon sanitaire s’établit autour de la Chine, il y aura un rééquilibrage, qui n’ira pas sans casse, du commerce international. On peut raisonnablement penser que le commerce intra-occidental s’intensifiera et que des effets d’entraînement économique bénéfiques adviendront, notamment par un mouvement de relocalisations des productions implantées en Chine et par la réévaluation des budgets militaires. De plus, il faut regarder la situation au prisme des conséquences économiques dévastatrices de la crise du coronavirus. Si on revient à la situation antérieure, les Etats sont surendettés. Si on entre dans cette nouvelle guerre froide, on peut effacer les dettes, assouplir les règles de déficits publics autorisés et, les Etats-Unis détenant une grande partie du stock d’or mondial (près du quart pour les Etats-Unis, et un autre quart si on ajoute les stocks allemands, italiens et français, ndr), on pourra faire jouer la planche à billets et retrouver des taux de croissance de 4 ou 5 % annuels dans le camp pro-américain.

Que ce soit dans quelques mois ou dans quatre ans, Donald Trump ne sera bientôt plus au pouvoir. Est-ce que ça peut changer la donne ?

Non, pas du tout, car le mouvement est bien antérieur à l’élection de Trump. On trouve son origine dans ce qu’on appelle l’état profond américain – ces familles, ces groupes d’intérêt qui structurent la communauté nationale américaine et qui sont capables d’influencer l’administration au pouvoir. Parmi eux, depuis 1996, les néo-conservateurs ont réfléchi à la façon d’assurer le leadership des Etats-Unis au moins jusqu’en 2050 en provoquant une guerre économique – à l’époque contre le japon. Depuis, les présidents Clinton, George W. Bush et Obama dans une moindre mesure ont suivi ce credo. Trump, lui, est plutôt en opposition avec cette ligne, d’ailleurs. C’est pourquoi, il est accusé, à tort, d’être pro-russe… Mais aujourd’hui, il a l’opportunité de se réconcilier avec la communauté du renseignement et certains cercles de dirigeants à la faveur d’une guerre froide contre la Chine.