Il y a une douzaine de jours, Maxime Eduardo, CEO de la plateforme d’événements professionnels Naboo, commettait un post surprenant sur LinkedIn. En voici le lien, ou, au cas où il disparaîtrait du réseau social, en voici la capture d’écran…

Le post, rédigé en anglais, affirme (traduction LinkedIn) : “On nous a proposé d’acquérir l’un de nos plus gros concurrents numériques. J’ai dit non. Voici pourquoi.” S’ensuit une série de comparaisons entre Naboo et le “one of our biggest digital competitor” ("l'un de nos plus gros concurrents numériques"), au détriment de ce dernier, cela va sans dire.
Pour l’ensemble de l’écosystème MICE français soumis à cette lecture, il est apparu assez clairement que ce fameux concurrent n’était autre que Kactus.
Grosse info ou gros mensonge
L’information selon laquelle l’un des acteurs majeurs français de l’événement d’entreprise était à vendre n’était pas mince. Contactée par DeplacementsPros, sa direction l’a formellement démentie. Contactés aussi, deux de ses plus gros actionnaires ont fait de même. La qualifiant de “farfelue” et de “grand n’importe quoi” pour l’un, de “totalement mensongère” pour l’autre.
Évidemment, nous avons également cherché à joindre Maxime Eduardo. Il donna suite après plusieurs messages, étalés sur plusieurs jours, rompant avec son habituelle réactivité. Sa réponse : “Je n'ai jamais écrit nulle part qu'il s'agissait de Kactus. Je ne précise même pas s'il s'agit d'un acteur français”.
C’était une mauvaise réponse, à double titre. Mauvaise parce que louvoyante. Mauvaise, surtout, parce qu’elle ne répondait pas à l'objet de notre sollicitation. Notre demande, en effet, ne concernait pas l’identité de l’entreprise que le post incriminait, puisque la réponse était évidente, mais des preuves écrites de la proposition de son acquisition…
Sans surprise (considérant les assurances reçues d'autre part), en pièce jointe, nul document de cet ordre, nulle proposition émanant d’un mandataire (de l’entreprise en vente, d’un ou de plusieurs de ses actionnaires, d’une banque d’affaires…) habilité à proposer une telle opération.
“Plusieurs acteurs sont à vendre, et j'ai fait plusieurs process d'acquisition sur ces 3 derniers mois”, poursuit Maxime Eduardo dans sa dénégation écrite. On aurait mal compris, et il s’agirait donc d’une perturbation cognitive généralisée qui aurait frappé les lecteurs de ce post. Ce qui inclut une quinzaine (à date) de clients, partenaires ou investisseurs qui ont contacté Kactus, à la suite de la publication, pour s’enquérir de sa situation. DeplacementsPros a pu consulter l’ensemble de ces messages - inquiets ou incrédules - ayant laissé une trace écrite (la moitié).

Pourtant, Maxime Eduardo a bien eu l’occasion de mettre un terme très rapidement à cette prétendue hallucination collective. Sous son post, un commentateur note “Je crois que je sais de qui tu parles”, en ajoutant une émoticône représentant un... cactus. Maxime Eduardo dément-il ? Non, il se contente d’y répondre d’une émoticône complice signifiant, avec ironie : “Chuuut, faut pas le dire”. La mauvaise foi est évidente, l’intention de nuire, manifeste.
Au passage…
Au passage, même dans l’hypothèse où l’acquisition de Kactus aurait été dûment proposée à Naboo, celle-ci aurait conséquemment été soumise à une obligation de confidentialité, le très sourcilleux NDA (non-disclosure agreement), auquel le post de Maxime Eduardo contrevient dans les grandes largeurs.
Au passage, à la fin du fameux post, on peut lire : “Aucun avantage concurrentiel (à acquérir Kactus, ndr) : en 2025, à chaque fois que nous nous sommes affrontés sur un contrat, Naboo a gagné. Conversion à 100 % contre eux”. Or, pour ne parler que des semaines les plus récentes, en décembre et janvier derniers, Naboo a perdu trois appels d’offres de groupes du CAC 40 face au “biggest digital competitor” en question. Si Maxime Eduardo ne s’en souvient pas, nous tenons à sa disposition les coordonnées des acheteurs impliqués. Et on lui rappellera qu’il a aussi vécu ce genre de déconvenues face à Rejolt ou à Business Profiler dernièrement. Ce n’est pas grave, c’est même normal, c’est la vie des affaires. Mais à trop jouer de pipeau, on s’expose, un jour ou l’autre, à un coup de clairon.
Au passage, peut-on tout se permettre ? Se sentir le droit de montrer du doigt au prétexte que la main est gantée, de calomnier sans dire le nom mais en donnant l’adresse ? C’est une filouterie un peu trop facile.
Au passage, enfin, pour une filouterie encore : choisir les cibles qu'on pense pouvoir vilipender impunément, tout en faisant passer cette lâcheté pour du panache. Car si Kactus avait été une entreprise cotée, nul doute qu'après un tel post, Naboo se serait retrouvée devant Monsieur le Juge, non pas uniquement pour répondre de diffamation ou de dénigrement ou de pratique anticoncurrentielle. Mais aussi pour se défendre de “diffusion de fausses informations susceptibles d'influencer le prix des valeurs mobilières” (article L465-1 du Code monétaire et financier). Et ça, ça se serait passé au pénal. Mais finalement, dans une telle occurrence, Naboo ne se serait pas retrouvée devant Monsieur le Juge. Car de post de Maxime Eduardo, il n’y aurait pas eu.
A qui ce post s’adresse-t-il ?
On peut effectivement se poser la question. Parce qu’on a du mal à croire qu’il est dirigé vers les investisseurs, prospects ou clients français ou européens de Naboo. Sur le Vieux continent, une sorte de règle de conduite tacite opère dans le monde des affaires : une certaine discrétion, une certaine cordialité, un minimum de loyauté diront les uns, "de façade", ajouteront les autres. Au final, une communication qui parle de soi, rarement des autres - modus operandi que l’autorisation de la publicité comparative n’a pas modifié, ou si peu.
Alors à qui ? La rédaction du message dans la langue de Shakespeare peut livrer quelques indices. Surtout si l’on considère que c’est davantage le sabir de Donald Trump qui est ici utilisé : agressivité, roulage de mécaniques, auto-satisfaction, égocentrisme, mégalomanie, dénigrement de l’Autre, et, à l’avenant, fake news - il n’est d’ailleurs pas anodin que le post débute par la locution journalistique “Breaking news”, “news” (information) en lieu et place de “lie” (mensonge).
Alors, si l’on est bien dans le sillage du style “trumpien”, qui a effectivement pénétré certains milieux d’affaires outre-Atlantique, notamment dans le domaine de la tech, peut-être Naboo s’adonne-t-il à ce morceau de littérature Elon Musk-like pour complaire à cette société de capital-risque de la Silicon Valley auprès de laquelle l’entreprise vient de réaliser une levée de fonds (ce sera annoncé officiellement ce mardi 10 février).
Car, à ce titre, cette communication agressive et mensongère est d’autant moins compréhensible qu’elle émane d’une entreprise en bonne santé, de cette bonne santé qui autorise la magnanimité, qui dispense en tout cas de cette arrogance virile et fallacieuse, d'une entreprise qui vient, donc, de lever 70 M$ auprès d’un fond américain. Information dont on aurait aimé se réjouir sans réserve en la relayant avec enthousiasme, comme le fait DeplacementsPros dès qu'une entreprise française obtient un succès (incluant Naboo, encore récemment) notamment à l'international.
Mais, à tout prendre, cette dernière information, a priori enthousiasmante, peut-être faut-il l'écrire au conditionnel… Car de Molière à Esope, des frères Grimm à La Fontaine, de Maïmonide à Oscar Wilde, de Platon à Arthur Miller, tous s’accordent sur un point : la punition des menteurs, c’est qu’ils ne sont pas crus, même quand ils disent la vérité.