Au Congrès des EDV, le trauma « Covid » s’invite sur scène

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Au Congrès des EDV, le trauma
Valérie Sasset (BCD Travel), l'une des intervenantes d'un panel 100% féminin.

Un panel 100% féminin réunissant des dirigeantes d'agence de voyages a joué comme un exutoire auprès d'un public encore marqué par la crise sanitaire. Un grand moment.

Au dernier Congrès des EDV, on attendait la conférence "Deux ans de crise : résilience et opportunités" comme une promesse. Le thème était intéressant, le panel exceptionnel dans l'industrie du voyage (bien que déjà vu au dernier Future of Business Travel) : un plateau 100% féminin réunissant trois dirigeantes d'agence - Valérie Sasset (DG France BCD Travel), Olivia Calvin (Climat du monde) et Michelle Kunegel (LK Tours).

Craintes

Pourtant, dans les premières minutes, notre scepticisme est venu troublé notre curiosité. La chose prenait en effet la tournure d'un recueil de témoignages sur la crise sanitaire et des difficultés à la traverser. Mais la plupart des congressistes présents dans l'assistance n'avaient-ils vécu pareille mésaventure ? Dès lors, quel intérêt ? D'autre part, l'enfer étant pavé de bonnes intentions, cette louable volonté de réunir des femmes venait se heurter au fond du sujet : on parlait de vécu, de ressenti... Faut-il donc réserver les sujets techniques aux hommes et l'émotion aux femmes suivant une partition des rôles plus que douteuse ?

Autant le dire tout de suite, nos craintes ont rapidement été balayées. Parce que - après récolte de témoignages auprès d'une partie de l'assistance - ce moment d'une heure environ a joué comme une catharsis auprès d'un public encore très marqué par les épreuves. Et ce n'est pas rien. Parce que, aussi - sans tomber nous mêmes dans les clichés qu'on redoutait - les intervenantes ont eu le courage d'exprimer sans réserve, avec une totale sincérité, l'âpreté des moments traversés, bien loin des roulages de mécanique qu'on constate trop souvent chez leurs homologues masculins. 

Business travel

C'est bien sûr Valérie Sasset qui représentait alors l'industrie du business travel. Elle parla de ce moment de sidération du mois de mars 2020. Des seulement cinq personnes, sur 230, à travailler à plein temps. Des autres, travaillant un jour par semaine et répartis en deux équipes "GDS Sabre" et "GDS Amadeus". De la projection immédiate qu'il a fallu entreprendre malgré la situation paralysante : le business travel ne repartirait pas de si vite, il faut (contre-intuitivement) embaucher pour recruter de nouveaux clients.

Mais aussi de l'urgence de la situation présente : obtenir des clients d'alors qu'ils couvrent une partie des charges incompressibles de la TMC. De ces quelque 10% de collaborateurs qui ont choisi ce moment pour "changer de vie". De l'enjeu que constitue aujourd'hui la remotivation des équipes. Bien loin de l'auto-promo lénifiante, avec une grande dignité, Valérie Sasset a su dresser en quelques mots le tableau d'un moment époustouflant et des actions qu'il fallut entreprendre pour y répondre.

Psy 

Mais ce sont Olivia Calvin et Michelle Kunegel qui retinrent le plus l'attention du public et surent le toucher au cœur. Vraisemblablement parce que leur agence est aussi leur famille. Pour Olivia Calvin, c'est sa mère qui créa Climat du monde. De plus de quarante personnes avant la crise, ils sont aujourd'hui un peu plus d'une vingtaine. On imagine le traumatisme. Mais aussi la satisfaction d'avoir, depuis, rengagé trois salariés de la vingtaine qui avaient dû quitter le navire.

Quant à Michelle Kunegel, c'est son grand-père qui, dans les années 30, a créé LK Tours. Elle dit l'attachement à son entreprise, elle n'oublie pas non plus d'en souligner la dimension affective usant alors d'une métaphore : en tant que responsable de cette agence, elle est chargée d'en écrire les pages pour continuer ce roman familial, avant transmission. Et ces pages, elle les rédige avec un certain style : de 250 salariés il y a 10 ans, l'entreprise en employait 700 en 2019.

Elle dit son émotion, et son parti pris de la sincérité n'a d'autre choix que d'emprunter au champ lexical de la psychanalyse pour l'exprimer au mieux : "Vous parler aujourd'hui, sur scène, de tout ça, c'est comme une thérapie". "J'ai du me confronter à un tabou pour moi : le licenciement économique". 75 de ses collaborateurs devront quitter l'agence. Elle ne peut retenir tout à fait ses larmes quand le public noie son témoignage d'applaudissements, standing ovation à l'appui. Un moment d'une vérité, d'une authenticité et d'une simplicité rarissime dans un événement professionnel.

C'était le samedi 7 mai. En fin d'après-midi, le congrès prenait fin et une soirée festive le concluait. Nul doute qu'à l'issue de cette séquence "exutoire", les congressistes l'ont abordé avec plus d'entrain et d'élan que jamais. Avec, après l'épreuve, la volonté de repartir de plus belle, ou, pour reprendre un terme utilisé par chacune des trois intervenantes : "en capitaine".