Nous n’étions pas présent à l’événement Navigate26, organisé le 13 mai dernier à New York. Mais des verbatims que nous avons pu consulter, il ressort que Navan opère un repositionnement stratégique que traduit fort bien son pas de côté sémantique : l’entreprise de Palo Alto se revendique désormais “agence de voyages”.
Or, il y a encore quelques semaines, et ce, depuis l’époque “TripActions”, Navan se présentait avant tout comme une plateforme technologique de gestion des voyages et des dépenses, voire comme une fintech. Un positionnement qui a d'ailleurs pesé sur sa valorisation lors de son introduction au Nasdaq, le 30 octobre 2025, atteignant quelque 6,2 milliards de dollars, bien en deçà de ses ambitions initiales, certes.
Le message de Navigate26 marque donc une inflexion assumée : Navan tourne la page de la technologie financière pour opérer une évolution stratégique, un recentrage sur le cœur de métier, alors que l'intelligence artificielle agentique rebat les cartes du secteur.
Avis de tempête
Ariel Cohen, co-fondateur et CEO de Navan, en ouverture de l’événement : "Le voyage d'affaires est la partie la plus importante du fonctionnement d'une entreprise. Nous ne pouvons plus nous permettre d'utiliser des systèmes obsolètes." Un discours volontariste, porté par une dynamique commerciale qu’il décrit comme "en accélération constante".
La suite semblait toute tracée : une ode à la technologie “maison”, loin de ces “systèmes obsolètes”. Ce ne fut pas le cas, et c’est Michael Sindicich qui apporta la surprenante modulation. Le président de Navan a en effet rappelé que lors des tempêtes qui ont frappé la côte Est américaine cet hiver, les demandes d’assistance ont bondi de 82%. Face à cette vague, c'est Ava, l'agent IA de Navan, qui a tenu la ligne, en traitant plus de 30.000 cas, résolvant 55% des demandes sans intervention humaine…
Et la suite fut à l'avenant : Ava traite aujourd'hui 8.000 conversations par jour, avec un temps d'attente nul, en orchestrant plus de 200 outils spécialisés. Ce n'est plus un chatbot, considère même le président, c'est un agent opérationnel… On s'étonne pourtant que ces intempéries constituent l'argument démonstratif de l'omnipotence de l'outil agentique : 55% de cas résolus signifient que près de la moitié d'entre eux ont nécessité l’intervention d’agents en chair et en os.
Mais l'essentiel est ailleurs : les insuffisances de l'IA sont donc comblées par l’humain, ce qui justifie certainement cette nouvelle identité que Navan entend mettre en avant : travel agency.
Le paradoxe de Socrate
“Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien”. La formule attribuée à Socrate par Platon pourrait résumer ce paradoxe éloquent. Car il y a bien, dans ce repositionnement, quelque chose d'inattendu, voire de contre-intuitif. Il semblerait que c'est précisément en boostant sa solution d'intelligence artificielle que la plateforme a pris la mesure de ses propres limites. Plus Ava montait en puissance, plus ses angles morts devenaient visibles. C’est le bénéfice expérientiel de ces fameuses tempêtes de l’hiver dernier.
Pourtant, la lecture de la keynote prodiguée par un autre dirigeant, Ilan Twig, ce jour-là, réserve une nouvelle surprise. Pas tout de suite : en s'appuyant sur une fresque historique des révolutions technologiques, du mobile à l'IA générative jusqu'aux agents autonomes, le co-fondateur et CTO de Navan, a posé le cadre d'une conviction forte : les LLM bruts ne suffisent pas pour gérer du voyage d'affaires. En cause : hallucinations, biais, limites d'attention... Ce qui confirme ce qui précède.
Sauf que la réponse de Navan, poursuit son cofondateur, s'appelle... TravelClaw, construit sur les concepts d'OpenClaw. Ce socle technologique open-source est pensé pour orchestrer des agents IA autonomes : il ne se contente pas de répondre à des prompts, il prend la responsabilité des résultats. "TravelClaw est autonome. Ce dont il s'agit fondamentalement, c'est d'anticiper les problèmes et de proposer des solutions", résume-t-il.
Méta-paradoxe
Autrement dit : face aux limites de l'IA, Navan répond par... plus d'IA. Ce qui revient en gros à dire : "Je sais que je ne sais pas, donc je vais apprendre davantage pour savoir ce que je ne sais pas pour en savoir plus."
Ce méta-paradoxe illustre quelque chose de fondamental dans la maturité de l'IA appliquée : les entreprises qui avancent le plus vite ne sont pas celles qui croient que l'IA peut tout faire, ni celles qui y ont renoncé, mais celles qui ont compris ses limites et qui ont choisi de les repousser par l'IA elle-même, tout en maintenant l'humain dans la boucle pour ce qu'elle ne peut pas résoudre. On ne prétend pas que Navan y parvient ou y parviendra. Mais c’est manifestement sa stratégie.
Quel autre grand penseur, quel concept de référence pour nommer ce méta-paradoxe ? L’illumination viendra peut-être en octobre prochain, et en live, cette fois-ci : la deuxième édition de ce Navigate26 s’y déroulera à Paris.