Soyons honnêtes : quand on imagine un voyageur d'affaires, on voit encore très souvent un homme cravaté dans le siège 3A d'un vol pour Londres ou Chicago, brief-case sur les genoux et compte de dépenses généreusement alimenté. La réalité des données que vient de publier Booking.com for Business dans son rapport "US Business Traveler Demographics", construites à partir des analyses croisées de la GBTA (Global Business Travel Association) et d'Amex GBT, vient confirmer cette image... à moitié.
So what?
Disons-le d'emblée : ce qui est fascinant dans ce rapport, c'est sa capacité à aligner des chiffres édifiants sans jamais en tirer le moindre enseignement. Pourtant, il apparaît clairement que les femmes sont majoritaires dans la force de travail itinérante, sous-représentées dans les hautes sphères, confinées, pour la plupart, aux déplacements courts et au secteur du soin. Ca irait mieux en le disant, c'est ce que nous faisons.
Sinon, on est obligé de s'en tenir à la conclusion de Joshua Wood, Managing Director de Booking.com for Business : “Business travel plays a critical role in how organizations operate.” (“Le voyage d'affaires joue un rôle essentiel dans la façon dont les organisations fonctionnent”). OK, merci, Joshua.
Sans surprise
Les femmes représentent 57% des voyageurs professionnels aux États-Unis. Majoritaires. Dominantes, même. Sauf que leur voyage, ce sont avant tout des hommes qui les ordonnent ou les valident puisque la gent masculine occupe 61% des postes de direction à partir du niveau vice-président.
Parmi ces femmes “voyageuses”, 53% ne font qu'un à deux déplacements par an. Chez les hommes, ce chiffre tombe à 43%. À l'autre bout du spectre, 24% des hommes effectuent six voyages ou plus par an, contre seulement 16% des femmes.
En clair : les femmes font du volume de base, en se déplaçant avant tout pour des événements du type kick off. Quand il s’agit d’effectuer des voyages fréquents à forte valeur ajoutée vers des sommets décisionnels ou autres rendez-vous "grands comptes", ce sont les hommes qui sont les premiers concernés : ils méritent bien leur business class.
Infirmières en déplacement, PDG en lounge
Mais même dans ces 16% de voyageuses récurrentes, on n’est que très partiellement dans le cas de frequent flyers à fort ROI… En effet : le secteur qui génère le plus de voyages d'affaires aux États-Unis ? La santé et les soins infirmiers, avec 49,5% des postes impliquant des déplacements. L'ingénierie suit à 11,5%, la vente à 8%. La santé : secteur massivement féminisé. Des infirmières qui se déplacent d'un hôpital à l'autre, des travailleuses sociales, des aides à domicile itinérantes. Oui, elles sont dans les statistiques du voyage d'affaires. Non, elles ne sont pas dans les salons VIP d'aéroport.
Pendant ce temps, les ingénieurs et les commerciaux senior, très majoritairement masculins, voyagent moins en volume mais dans des contextes à plus haute valeur économique perçue. Et c'est là que les politiques de voyage corporate concentrent leur attention : les voyageurs fréquents, les profils "à fort ROI", les cadres dirigeants... à 61% masculins, donc.
Le bleisure, occasion manquée
Les Millennials (nés entre 1981 et 1996) sont les principaux moteurs du bleisure aux États-Unis, avec 68 % d'entre eux déclarant avoir prolongé un voyage d'affaires par des activités de loisirs, devant la Génération Z (nés entre 1997 et 2012) 55 % et la Génération X (nés entre 1965 et 1980) 60 %. Passionnant.
Mais ça l'aurait été davantage si le rapport précisait - les données récoltées le permettaient - qui, de l'homme ou de la femme, se permet le plus facilement de prolonger un séminaire à Rome par un week-end dolce vita. Qui peut le faire sans que cela soit vécu comme un abandon de poste domestique ? Qui, de lui ou d’elle, dispose le plus sûrement d’une assistance pour s'occuper des enfants, du logement, de la logistique familiale ? Les études sur la charge mentale répondent à cette question depuis des décennies. Mais Booking regarde ailleurs.
Ce que les données ne disent pas
Elles ne disent pas combien de femmes ont refusé un poste nécessitant de nombreux déplacements, parce que la structure familiale telle qu'elle est organisée ne pouvait pas absorber leur absence. Elles ne disent pas combien ont vu leur crédibilité professionnelle questionnée parce qu'elles rentraient "trop vite". Elles ne disent pas non plus combien d’entre elles ont subi des remarques déplacées dans un hôtel de province, seules à 23h après un dîner client.
Les femmes ont accédé aux statistiques du voyage d'affaires. Mais il leur reste manifestement à convaincre que c’est dans une analyse granulaire plus poussée qu’on obtiendrait les informations les plus intéressantes mais pas les moins dérangeantes… On pourrait alors parler de niveau hiérarchique, de budgets alloués, de sécurité, de liberté de partir et revenir…
Pourquoi une telle étude ?
Pourquoi Booking.com for Business a-t-elle mandaté un (on ne peut imaginer qu’ils étaient plus nombreux pour un résultat si superficiel) data analyst sur cette étude ? Pour améliorer sa solution dans le meilleur des cas. Mais le travail s’arrêtant à mi-chemin, l’outil de gestion de voyages corporate peut continuer à se fixer le même objectif : optimiser les déplacements des cadres dirigeants, sans "e" à l'épithète.
Ou alors, peut-être cette étude a-t-elle été effectuée pour une autre raison : permettre à Booking de communiquer auprès des médias sur sa prise en compte des enjeux de genre - c’est raté avec DeplacementsPros. Ou encore de présenter un beau rapport lors de son prochain raout professionnel. Très probablement animé par un homme en costume, qui aura effectué son trajet en siège 3A.