Le voyage d’affaires coûte plus cher, mais il ne disparaît pas. Selon l'édition 2026 du Business Travel Index publié par la GBTA, les dépenses mondiales atteindront un niveau record de 1.710 milliards de dollars (soit plus de 1.500 milliards d'euros), après une croissance de 8,4% en 2025. Dans le même temps, le nombre de déplacements ne progressera que de 1,3%, passant de 1,82 à 1,84 milliard.
La GBTA mesure pour la première fois le volume mondial des voyages d’affaires : cette nouvelle donnée permet de distinguer ce qui relève de la croissance réelle de la demande et ce qui tient à l’augmentation des prix. En clair, les entreprises voyagent toujours, mais elles paient davantage chaque déplacement. « C’est une histoire de dépenses. L’inflation en fait bien sûr partie », a rappelé Suzanne Neufang venue en personne présenter l'étude devant les professionnels réunis à Vienne. La CEO de la GBTA préfère toutefois retenir la résilience de l’industrie. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le secteur a connu des crises sanitaires, économiques et géopolitiques, sans jamais perdre durablement sa trajectoire de croissance, tient-elle à rappeler. Sur le long terme, la croissance annuelle moyenne des dépenses atteint environ 4%. Après les périodes de très forte baisse, puis les rebonds, le marché finit par retrouver son équilibre, faisant dire à Suzanne Neufang que le marché est capable de « traverser les tempêtes ».
L’Europe : deuxième en volume, troisième en dépenses
L’Europe conserve une place déterminante dans cette dynamique. Avec près de 600 millions de voyages d’affaires, elle se situe juste derrière l’Asie-Pacifique en nombre de déplacements. Les deux régions concentrent chacune une part très importante du trafic mondial, l’Europe bénéficiant de sa forte densité économique et de la proximité entre ses grands marchés. « Environ un tiers de tous les déplacements proviennent d’ici », a souligné la présidente de la GBTA. L’Europe est portée par la multiplication des échanges transfrontaliers, la présence de nombreux sièges sociaux et un réseau de transport particulièrement dense.
En matière de dépenses, le Vieux Continent arrive en troisième position, derrière l’Asie-Pacifique et les Amériques. L’Asie-Pacifique représente plus de 40% des dépenses mondiales au point d’origine, portée par le poids de ses économies et par des distances de déplacement souvent plus importantes. Le marché européen n’en reste pas moins essentiel pour les fournisseurs, les agences et les entreprises de transport. Sa particularité tient à la diversité des modes de déplacement, où le rail joue un rôle beaucoup plus important que dans la plupart des autres régions. Selon l’enquête menée par la GBTA auprès de 4.700 voyageurs dans 66 marchés, 60% des voyageurs européens interrogés utilisent le train pour leurs déplacements professionnels. En Asie-Pacifique, cette proportion monte à 72%. Cette réalité pourrait encore renforcer la position de l’Europe dans les prochaines années, alors que les entreprises cherchent à limiter leurs coûts, leurs émissions et leur exposition aux perturbations aériennes. Pour Suzanne Neufang, l’arbitrage entre avion et train est désormais devenu un sujet central des politiques de voyage.
Moins de voyages, plus de valeur
Cependant, la croissance des dépenses ne traduit pas un retour aux habitudes d’avant-crise. Les entreprises ont conservé une approche plus sélective et un déplacement doit répondre à un objectif commercial, opérationnel ou relationnel clairement identifié. « Les entreprises n’ont pas renoncé au voyage, mais elles sont de plus en plus sélectives et concentrées sur la productivité », a expliqué la présidente de la GBTA. La hausse des dépenses, plus rapide que celle du volume, oblige les directions voyages et achats à regarder de près la valeur de chaque déplacement, mais les voyageurs restent pourtant nombreux à maintenir leur activité. Près des trois quarts, soit 74%, déclarent voyager autant ou davantage que les années précédentes. En Asie-Pacifique, la proportion atteint 80%. Pour 2026, 28% des personnes interrogées anticipent même une hausse de leurs déplacements.
Les entreprises continuent également à encadrer les réservations : près de 65% des voyageurs déclarent que leur employeur impose ou encourage le recours à une TMC ou à un outil de réservation en ligne, et plus de deux tiers disposent d’une carte bancaire professionnelle. En parallèle, les acheteurs interrogés par la GBTA se montrent plutôt confiants à l’approche de la fin de l’année. Près de la moitié constatent une hausse du volume de voyages, tandis que près de 60% enregistrent une progression des dépenses. Les fournisseurs et les TMC affichent un état d’esprit comparable, avec près d’un acteur sur deux faisant état d’une hausse de son chiffre d’affaires. L’optimisme reste toutefois fragile, et après un début d’année très favorable, le moral du secteur tend généralement à revenir à des niveaux plus réalistes au fil des trimestres.
Les tensions géopolitiques changent les itinéraires
Pour cette édition 2026, la région où le marché du voyage d'affaires est le plus impacté est sans surprise le Moyen-Orient. La GBTA prévoit une baisse de 12,3% du volume des voyages d’affaires dans la région en 2026. Les conflits ont déjà affecté les liaisons aériennes, les temps de parcours, les points de correspondance et les prix des billets. Si le rapport table sur une stabilisation progressive de la situation et sur une normalisation des réseaux aériens au second semestre 2027, cette hypothèse reste évidemment dépendante de l’évolution des tensions régionales.
En Europe, le Vieux Continent subit surtout les conséquences indirectes de ces crises. La hausse des coûts de l’énergie et du transport pèse sur les budgets. Les changements d’itinéraires, les détours imposés par la fermeture de certains espaces aériens et l’augmentation des tarifs long-courriers compliquent la planification des déplacements. Le secteur doit donc composer avec une équation délicate : maintenir les voyages nécessaires tout en évitant les déplacements dont le coût ou le risque ne serait plus justifié. Les entreprises adaptent leurs itinéraires, revoient leurs partenaires et renforcent leurs procédures de sécurité, mais elles ne renoncent pas à se déplacer.
Vienne illustre le poids économique des destinations
La GBTA s’intéresse désormais autant à l’origine des dépenses qu’à leur destination. Ce changement de perspective est important pour les villes européennes, qui cherchent à mesurer précisément les retombées des congrès, des réunions et des événements professionnels, rappelle Suzanne Neufang. L’organisation a analysé 25 grandes villes représentant près de 200 milliards de dollars (environ 178 milliards d'euros) de dépenses de voyage d’affaires. En moyenne, 52% des sommes dépensées par les voyageurs restent dans la zone métropolitaine. Elles bénéficient aux hôtels, aux restaurants, aux aéroports, aux compagnies aériennes locales, mais aussi aux salariés et aux prestataires qui font fonctionner cet écosystème.
Si Vienne figure dans le tiers inférieur du classement, la capitale autrichienne n’en reste pas moins une destination importante pour les réunions internationales et les événements professionnels. Sa capacité à accueillir des institutions, des entreprises et des congrès contribue directement à l’activité locale. « Le voyage d’affaires contribue à faire fonctionner les économies, d’une manière qui est et demeure extrêmement importante », a insisté Suzanne Neufang. Un argument que les acteurs du secteur entendent mieux faire valoir auprès des pouvoirs publics, alors que les villes se livrent une concurrence accrue pour attirer les événements internationaux.
L’IA doit maintenant faire ses preuves
En matière d'IA, après les annonces, vient le temps des résultats. Les entreprises du voyage d’affaires ont beaucoup investi dans l’intelligence artificielle, mais attendent désormais des gains visibles en matière de productivité. « Nous devons rapidement voir les résultats de tous les investissements réalisés », a lancé Suzanne Neufang. L’enjeu n’est pas seulement d’automatiser les tâches administratives. Il s’agit aussi de donner aux équipes davantage de temps pour analyser les dépenses, conseiller les voyageurs et construire des politiques plus efficaces. Selon elle, l’IA pourrait notamment améliorer la gestion des réservations, la comparaison des tarifs, le suivi des dépenses et la mesure du retour sur investissement. Le soutien des directions générales semble d’ailleurs plus solide qu’après la crise financière de 2008. Les directeurs financiers savent désormais qu’une réduction mécanique des déplacements peut avoir un coût commercial et humain important. « Ils comprennent qu’ils peuvent réduire les dépenses, mais qu’ils perdent alors la culture d’entreprise, l’élan commercial généré par les déplacements et certains clients », a expliqué la CEO de la GBTA.
Suzanne Neufang a finalement laissé aux professionnels présents à Vienne un argument à faire remonter dans leurs entreprises : les budgets seront surveillés, les déplacements sélectionnés et les risques continueront de peser sur les décisions, mais le rôle du voyage d’affaires, lui, reste à défendre auprès des directions générales. « Je pense que cela devrait vous donner de l’élan lorsque vous rentrerez dans vos entreprises et que vous chercherez à convaincre vos équipes dirigeantes de l’importance de votre travail et de la raison pour laquelle le voyage d’affaires est essentiel pour elles », a-t-elle conclu.