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Guerre en Iran : “International SOS a plus de 2.000 cas ouverts concernant 900 entreprises”

Le 28 février 2026, les frappes américano-israéliennes en Iran et les représailles iraniennes ont déclenché une crise d'une ampleur inédite au Moyen-Orient. Béatrix Renaut, responsable chez International SOS, détaille la gestion en temps réel de près de deux mille dossiers d'assistance.

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David Keller

David Keller

6 mars 202610 min de lecture

International SOS : “Nous avons plus de 2.000 cas ouverts concernant 900 entreprises”
Une vue de Téhéran.© AdobeStock

Comment s’est déroulé la matinée du 28 février pour les équipes de International SOS ?

Béatrix Renaut : Le 28 au matin, l'intervention des Américains et des Israéliens débute en Iran. Nos équipes d'analystes qui opèrent vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept identifient, grâce à nos outils de veille, que des frappes ont lieu sur le territoire iranien. C'est typiquement le genre de situation qui, chez nous, déclenche une alerte sécuritaire du niveau le plus sévère, puisqu'il peut y avoir une incidence sur des vies humaines. C'est ce qu'on appelle une « special advisory ». À partir du moment où c'est détecté, les équipes ont vingt minutes pour que l'alerte soit envoyée aux personnes sur place et aux security managers, les responsables sûreté des entreprises clientes qui ont des intérêts ou des collaborateurs dans la zone. 

Ces alertes, à quoi ressemblent-elles concrètement ?

Elles sont très brèves, puisque le but est de sortir l'information le plus rapidement possible et surtout d'accompagner cette information de conseils. Vous avez en titre le niveau de sévérité, un rapide résumé des faits tels qu'on les connaît à l'instant T - en général, on connaît peu les détails de la situation - et des conseils pratiques : éviter telle zone, et pour les security managers des organisations clientes, effectuer un « comfort staff », c'est-à-dire s'assurer du statut de leurs collaborateurs.

L'Iran a répliqué une demi-heure plus tard. Les premières frappes ont eu lieu à 9h55 heure locale le 28 février, et l'Iran a répliqué à 10h22, sur Israël. Le même dispositif d'alerte s'est déclenché pour Israël.

Quelle a été la réaction de vos clients suite à ces événements ?

Nous avons reçu des premières demandes d'informations. Ironiquement, nous avions publié un rapport analytique le vendredi soir sur le risque de conflit entre les États-Unis et l'Iran. Cela faisait partie des scénarios qui étaient sur la table. Il y avait néanmoins un élément de surprise concernant l'ampleur régionale : les attaques de représailles sur les monarchies du Golfe n’étaient pas évidentes à prévoir.

Autant on pouvait s'attendre à une réplique sur Israël ou sur des bâtiments américains en cas d'attaque américano-israélienne, autant les frappes sur les monarchies du Golfe ou les Émirats ne coulaient pas de source. Nous observions avec attention la militarisation du Moyen-Orient, avec les moyens militaires américains prépositionnés depuis de nombreuses semaines. Une forte probabilité existait que les États-Unis finissent par frapper l'Iran. En même temps, des négociations étaient en cours. Il y a eu trois cycles qui n'ont pas donné les résultats escomptés selon les États-Unis, et ils ont finalement décidé de frapper avec Israël.

En quoi cette crise se distingue-t-elle des précédents proche et moyen-orientaux ?

Pour des collègues présents chez International SOS depuis plusieurs dizaines d'années, cette crise s'apparente à quelque chose de plus fort que la crise associée au Printemps arabe de 2011, par exemple. Nous sommes sur un gros volume de cas ouverts et de demandes d'évacuation : environ deux mille à date (le 4 mars, ndr). Très concrètement, nous recevons des demandes d'information, mais les clients sont extrêmement préoccupés. Beaucoup de personnes se retrouvent coincées parce que nous avons des espaces aériens fermés et des suspensions de vols en cascade. Sortir de la région devient extrêmement complexe.

Cette multiplication de cas s'explique-t-elle par le fait que les Etats du Golfe soient ciblés ? 

Exactement. Ce sont vraiment les Émirats arabes unis en premier lieu, et dans une moindre mesure les autres monarchies du Golfe, qui expliquent cette situation. Pour Israël, ce n'est pas la première fois qu'ils se font bombarder ces vingt-quatre derniers mois. Les Émirats, en revanche, sont des pays à risque sécuritaire structurellement faible. Dubaï est un hub économique avec énormément d'étrangers, très dynamique. 

Nous nous retrouvons donc face à des organisations qui n'ont pas nécessairement réfléchi à quoi faire en cas de crise. Ces entreprises sont dans un environnement régional complexe, mais spécifiquement sur ces territoires, la situation sécuritaire était plutôt fluide. Aujourd'hui, elles sont prises par surprise et font face à une configuration où en outre, parmi leurs employés, elles ont énormément d'étrangers qui ne sont pas nécessairement sur des contrats d'expatriés.

Avez-vous des informations sur les infrastructures de protection ? Dans le moindre kibboutz d'Israël, il y a un endroit où se confiner sous terre. Dans ces monarchies du Golfe, habituellement stables, les hôtels ou les immeubles d'habitation sont-ils équipés d'endroits où se réfugier lors d'attaques ?

En fait, non. C'est bien là le problème. Si vous prenez Dubaï ou d'autres monarchies, vous avez énormément de grandes tours qui sont des cibles faciles ou sont très susceptibles d’être des victimes de dommages collatéraux. Nous avons vu beaucoup de débris qui peuvent causer des dégâts, des incendies…

Il y a aussi la problématique que, hormis Israël et Bahreïn, les autres pays n'ont pas de système pour alerter lorsqu'ils sont ciblés par une frappe aérienne. Vous êtes au courant de la frappe lorsqu'elle a eu lieu. Vous n'avez pas de système d'alerte en amont.

Si vous êtes dans des zones plus résidentielles avec des immeubles de plus basse hauteur, vous êtes plus isolé mais aussi plus épargné si vous êtes loin de cibles comme les représentations diplomatiques américaines ou israéliennes, ou de sites militaires américains. Nous préconisons d'identifier un parking, un sous-sol, si vous en avez la possibilité, pour pouvoir vous y réfugier. Mais encore une fois, comme il n'y a pas de système d'alerte, c'est moins pertinent qu'en Israël.

Dès lors que ces territoires ont été la cible de tirs iraniens, quel est le comportement des entreprises ? Sont-elles dans une posture d'attente ou cherchent-elles à anticiper et rapatrier tout le monde ?

C'est très variable, car les entreprises n'ont pas un appétit au risque homogène. Il est notamment déterminé par la nature de leurs activités. Par exemple, une université aura un appétit au risque très faible. À l'inverse, les entreprises qui prennent le plus de risques sont celles dans des activités comme l'industrie pétrolière, l'énergie ou la défense. Ces types d'industries sont beaucoup plus habituées aux environnements à risque sécuritaire. En général, elles ont des directions de sûreté, des plans d'escalade, des plans de crise, etc. Cela dit, ce n'est pas une règle universelle : pour des raisons de confort de leurs collaborateurs, elles peuvent chercher à évacuer à minima les non-essentiels.

Nous, INternational SOS, n'appelons pas à évacuer les Émirats arabes unis, ni aucune monarchie du Golfe. Nous appelons à évacuer l'Iran depuis des mois, maintenant. Pour Israël, nous conseillons l'évacuation des non-essentiels depuis plusieurs semaines. Pour le reste de la région, le niveau d'évacuation n'a pas évolué.

D'un bout à l'autre du spectre des entreprises, quelles sont les différences de comportement concrètes ?

Certaines prennent la décision d'évacuer. Pas tout le monde, car si vous évacuez tout le monde, vous n'avez plus de business. La priorité est donnée à l'évacuation des non-essentiels, des voyageurs en transit qui se retrouvent coincés, de personnes qui ont des conditions médicales ou familiales très particulières. Il faut faire une priorisation par rapport aux options disponibles.

D'autres se posent la question d'évacuer mais n'ont pas encore appuyé sur le bouton. Elles réfléchissent aux différentes options de sortie du territoire. La chose la plus cruciale, mais la plus compliquée à faire, c'est de recenser tous les collaborateurs pour lesquels vous êtes responsable. Nous avons des volumes immenses : les expatriés, les voyageurs d'affaires, et ces fameux collaborateurs étrangers en contrats locaux. Dans ce dernier cas, c’'est à l'entreprise de décider si elle les prend en compte ou pas. Nous pouvons faire face à des évacuations de mille, mille cinq cents ou deux mille personnes.

Où évacuez-vous ces populations et comment ?

Si vous êtes à Dubaï, pour l'instant, une des voies de sortie fonctionnelle est le passage de frontière vers Oman, arrivée à Mascate pour prendre un vol international vers une destination tierce ou votre destination d'origine, puisque l'espace aérien omanais est ouvert. Aujourd'hui, si vous cherchez à réserver un vol au départ de Mascate, la prochaine disponibilité est dans dix jours. C'est pour cela que nous recommandons de rester confinés là où vous êtes, sinon vous ne faites que déplacer une problématique, voire un inconfort. La consigne : engagez-vous sur cette voie d'évacuation uniquement si vous avez pu vous sécuriser un vol au départ de Mascate. Certaines compagnies aériennes régionales cherchent à accroître la disponibilité des avions, des vols de rapatriements gouvernementaux ont lieu à partir de Mascate : des solutions se mettent en place, mais c'est long. Il faut vraiment prendre son mal en patience.

Si vous êtes au Qatar, on peut faire une évacuation par voie routière vers l'Arabie Saoudite ou Oman dont les espaces aériens restent ouverts. D'Israël, nous faisons des évacuations par voie routière en passant par la Jordanie ou au sud par l'Égypte dont les espaces aériens sont également ouverts. Nous étions rodés avec la guerre des douze jours.

Un salarié dont l'entreprise dit : «À Dubaï, vous êtes en sécurité» peut répondre : «Oui, mais ma femme et mes enfants sont à Maisons-Laffitte et là, j'ai vraiment envie de les rejoindre.»…

J'ai cette discussion cinquante fois par jour avec nos organisations clientes. Les directions de sûreté qui endossent cette responsabilité ou qui viennent informer une équipe de gestion d'incidents, voire de gestion de crise, sont sous une pression immense. Il faut gérer à la fois les sujets de continuité d'activité et la sûreté des personnes. On ne voudrait pas prendre une mauvaise décision qui pourrait compromettre des vies humaines. Ces décisions sont très lourdes.

De plus, toutes les entreprises se parlent entre elles. Il suffit que l'une choisisse d'évacuer et que d'autres restent avec une posture opérationnelle inchangée pour créer de vraies tensions. Pour avoir été de leur côté, je connais bien ce type de tension. C'est pour cela que les entreprises sont très dépendantes de l'information fiable, vérifiée et pratico-pratique que nous pouvons leur fournir : cela alimente leur prise de décision et éclaire les collaborateurs eux-mêmes. Cela contribue aussi à la préparation des collaborateurs en vue d'une prochaine étape qui sera peut-être celle de la relocalisation ou de l'évacuation. Il faut leur expliquer : «Vous allez monter demain dans un bus qui va faire Dubaï-Mascate, il y en aura pour huit heures et vous serez bloqué quatre heures à la frontière.» Il faut préparer psychologiquement les gens, surtout quand il y a des personnes avec famille. Ce sont des gens qui ne quittent pas seulement leur bureau, mais également l'appartement dans lequel ils vivent.

Que représentent les deux mille cas dont vous avez parlé ?

Deux mille cas, cela signifie vraiment deux mille dossiers qui représentent à peu près neuf cents entreprises individuelles. Dans un dossier, vous pouvez avoir une demande d'évacuation pour seize personnes, par exemple. Attention, dans les deux mille dossiers, ce ne sont pas deux mille évacuations. Ce sont deux mille demandes d'information ou d'assistance. Dans l'assistance, vous pouvez avoir de l'évacuation, mais nous n'avons pas encore évacué deux mille personnes.

Je ne peux d’ailleurs pas vous donner de chiffres précis. Nous ne sommes pas, je pense, au pic de la crise. La consolidation des chiffres viendra plus tard, quand nous serons un peu plus calmes. Je sais que nous avons fait une soixantaine de mouvements. Des évacuations par voie routière, surtout Dubaï-Oman et Doha-Riyad pour ensuite prendre un avion. Nous avons aussi fait un vol charter depuis Mascate : un client européen nous a spécifiquement demandé de mettre en place une solution d'évacuation aérienne pour ses 78 salariés.

Selon vous, le gros des dossiers est déjà traité et leur nombre va diminuer avec le temps même si le conflit continue ? Ou au contraire, si le conflit continue, les cas vont se multiplier ?

Je pense que les demandes d'assistance vont continuer de croître, puisque nous voyons que le conflit ne connaît pas de désescalade. Beaucoup d'entreprises, y compris européennes et françaises, nous activent pour évacuer. À mesure que les entreprises seront moins exposées - c'est-à-dire auront moins de personnel sur place - l'activité retombera. Mais étant donné la congestion des options de sortie de territoire, nous anticipons, naturellement, que cela dure encore longtemps.

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