Julie Troussicot (AirPlus) : « Ce qu’on sait faire dans le voyage, on veut le faire dans le procurement »

Julie Troussicot (AirPlus) :

Deux nouveaux produits, c'est l'actualité saillante d'AirPlus. Sous-jacente, une volonté de se diversifier pour moins dépendre du voyage d'affaires. Julie Troussicot, directrice France de l'entreprise allemande, nous en parle.

Comment AirPlus a-t-elle traversé cette année sans voyage d'affaires ou presque ?

Julie Troussicot : Eh bien, déjà, on est toujours là ! Nous n’avons pas eu de problèmes graves liés au Covid, au niveau sanitaire. Nous n'avons procédé à aucun licenciement grâce aux mesures gouvernementales, notamment. C'est ça, l'essentiel. Pour être plus précis, nous avons eu recours au chômage partiel à 50% à partir d'avril 2020, puis 40% depuis janvier 2021 et nous repassons à 100% d'activité au 1er juillet.

Pourtant le mois de juillet ne sera pas celui de la reprise du voyage d'affaires...

C'est vrai mais depuis 5 ans, on a énormément investi d’argent dans notre digitalisation, pour le lancement de nouveaux produits et on ne peut pas s’arrêter au milieu du gué. C'est avant tout pour l'accompagnement et la vente de ces nouveaux produits que nous reprenons notre activité normale à partir de cet été.

Vous parliez d'aides gouvernementales... Celles qui ont été allouées au groupe Lufthansa dont vous faites partie vous ont-elles profité ?

Oui, bien sûr. Elles nous ont notamment permis - avec, en outre, des investisseurs d'origine privée - de maintenir nos liquidités. Et c'est évidemment essentiel : sans liquidité, on ne peut pas faire notre métier.

Durant cette crise, des TMC ont regretté votre maintien du merchant fee sur les transactions de vols annulés. Que leur répondez-vous ?

Je précise avant tout qu'il n'y a pas eu de problème avec l'immense majorité de nos clients. Avec les quelques marchands qui s'étaient exprimés de manière un peu virulente à ce sujet, nous nous sommes parlés... On comprend très bien les difficultés traversées par ces TMC, mais ce merchant fee relève d'un standard international du marché des banques : ce qu'on facture, c'est un service, et à partir du moment où la transaction est passée, il y a eu une prestation qui génère un coût.

La vente et l'accompagnement de nouveaux produits va donc occuper vos équipes dans les mois qui viennent. De quoi s'agit-il ?

Il y en a deux. D'abord, la Corporate Card. Elle était en phase pilote depuis janvier 2020, auprès des collaborateurs d'AirPlus, le lancement a eu lieu en septembre puis, avec le retour de nos équipes à plein temps, on va passer à la vitesse supérieure en termes de commercialisation. C'est une carte plastique, entièrement paramétrable, pour s'adapter à la politique de dépenses de l'entreprise, et elle offre une grande autonomie dans son utilisation. Il y a un portail qui permet à un administrateur de tout paramétrer, et un portail pour l'utilisateur pour avoir une vision de l'ensemble de ses transactions. L'environnement digital a été très soigné, aussi bien pour la partie "on-boarding" (l'obtention de la carte, ndr) qui nécessite 20 minutes en toute sécurité, qu'au niveau des fonctionnalités pour l'entreprise et l'utilisateur.

Vous restez dans votre métier d'origine : c'est bien au voyageur d'affaires que vous avez pensé en concevant ce produit ?

Oui, la Corporate Card, c'est le complément parfait de la carte logée pour régler l'ensemble des dépenses liées au voyage. En fait, 60 à 80%, en moyenne, des dépenses voyages peuvent être réglées par la carte logée; il s'agit du transport, de l'hébergement, de la location d'un véhicule... La Corporate Card permet de régler le reste : restaurants, taxis ou VTC...

Et après tout, elle peut être un moyen de paiement déconnecté de tout déplacement... Cette période d'atonie du voyage d'affaires a contribué à la conception d'un tel produit ?

Cette Corporate Card préexistait à la crise dans d'autres pays que la France... Mais il est évident que la possibilité de générer des revenus en dehors du voyage valide, pour AirPlus, la pertinence d'un tel produit : on a très clairement remarqué que dans les pays où la Corporate Card existait, comme le Royaume-Uni ou l'Allemagne, la chute du travel avait été mieux amortie. Son utilisation pour l'achat de consommables informatiques, notamment, y a contribué.

Votre deuxième nouveauté est moins..."nouvelle"...

Effectivement, la Virtual Card existe depuis 6 ans, mais nous avons totalement refondu sa plateforme utilisateurs. Petit historique : à l'origine, nous avons créé cette carte virtuelle - qui s'appelait alors Aïda - pour permettre aux TMC de régler des dépenses de voyages qui ne pouvaient pas l'être par notre carte logée, car concernant des fournisseurs non membres de l'UATP (un réseau de paiement de voyages d'affaires géré par les compagnies aériennes du monde entier, ndr). La carte vituelle générait alors, pour une transaction unique, un numéro de carte du réseau Mastercard permettant le paiement de ces fournisseurs particuliers, typiquement les compagnies low cost et certains hôtels. Cette nouvelle génération de Virtual Card garde cette fonction de complément à la carte logée hors réseau UATP. Depuis 3 ou 4 ans, cette carte permet aussi de payer à distance des achats hors travel... Ca aussi, ça reste. La vraie nouveauté, c'est que depuis un mois, on suit le même principe mais en allant plus loin : une plateforme flambant neuve avec un accès à toutes les informations de paiement pour l'entreprise utilisatrice, qu'elle soit une TMC ou d'un autre domaine. L'intérêt : la sécurité, la facilité d’utilisation, la possibilité de s'intégrer à d’autres plateformes.

"L'entreprise utilisatrice, qu'elle soit une TMC ou non"... C'est bien encore la marque d'une volonté d'étendre vos activités au-delà du voyage ?

Oui. Nous sommes intégrés partout au niveau des fournisseurs de voyages... Avec cette Virtual Card, l’idée est de le faire aussi dans le procurement, ce monde très complexe des achats indirects où les plateformes foisonnent. Que le Covid ait été un accélérateur de cette volonté, je ne peux pas dire le contraire.

Foisonnant aussi, le monde de l'expense et des moyens de paiement en particulier, avec une pléiade de fintech novatrices, y compris en France, avec Mooncard, notamment...

Oui, c'est un environnement qui bouge beaucoup et on le prend comme une concurrence saine et stimulante. Mooncard, puisque vous la citez, fait du très bon travail et, puisqu'elle obtient des résultats, c'est qu'elle répond à une attente de certaines entreprises. Mais je signale que dans le cas de Mooncard comme dans celui de nombreuses fintech, le moyen de paiement est basé sur une carte de débit : la carte doit être chargée pour être utilisable. La solution AirPlus, c'est du crédit : le paiement des dépenses par l'entreprise est différé.

Parlant d'innovations, percevez-vous les cryptomonnaies, ces outils de désintermédiation, comme une menace ?

Je pense que ce sont les banques qui sont menacées en premier lieu, c'est d'ailleurs l'objectif des promoteurs d'une telle solution. Mais les cryptomonnaies restent des monnaies, ce ne sont donc pas les fournisseurs de moyens de paiement comme nous qui seraient court-circuités. S’il faut intégrer demain de la crytomonnaie dans le système AirPlus, on le fera. En tout cas, on regarde ça évidemment de très près.