Dans ces volets de mobilité, on retrouve plusieurs types de bénéficiaires. Il y a les étudiants étrangers qui viennent en France dans le cadre d'études plus ou moins longues. Il y a des experts français qui vont aller à l'étranger pour collaborer dans tous les domaines avec d'autres experts - de la littérature à la science moléculaire, le scope est très large. Ce sont ce qu'on appelle les missionnaires. Et puis il y a les invités du gouvernement français : diplomates, scientifiques, qui viennent pour de courts séjours en France dans le cadre d'événements bien précis.
Quel est le volume de ces déplacements ?
C'est difficile de vous dire exactement. Ça a baissé avec le Covid et la situation géopolitique que nous connaissons, mais nous mettons en place environ dix à douze mille mobilités par an, correspondant environ à huit millions d'euros.
Avec quelle agence travaillez-vous ?
CWT, depuis dix ans. Notre solution de réservation en ligne est Cytric. Et nous avons aussi une solution pour les ordres de mission et notes de frais : Notilus. C'est spécifique à notre besoin parce que nous travaillons avec le barème Minéfi, du ministère des Finances, pour tout ce qui est per diem, paiement des frais liés à l'hébergement et aux repas. Les taux de chancellerie (les indemnités de mission à l'étranger qui sont des barèmes par pays fixés par le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères) sont directement intégrés dans cette solution, ce qui nous facilite les choses.
Donc CWT comme TMC, Amadeus Cytric comme outil de réservation en ligne. Quand avez-vous contracté avec CWT pour la dernière fois et pour quelle durée ?
L'année dernière. Et dans le cadre de marchés publics, ce sont des contrats de trois ans, donc le contrat va jusqu'en 2028.
En 2025, il y avait déjà eu cette acquisition de CWT par Amex GBT. Est-ce que cela a été un questionnement lors du renouvellement du contrat ? Vous a-t-on donné des garanties ?
Nous connaissons bien Amex GBT : nous avons travaillé avec eux pendant au moins dix ans aussi, avant CWT, avant la révolution technique de la réservation. Mais oui, bien sûr, nous avons eu des questionnements. En premier lieu, nous voulions nous assurer que nous pourrions continuer à utiliser Cytric. Cela nous a pris du temps d'y arriver, mais à partir du moment où nous nous y sommes mis, nous avons complètement adopté ce SBT. Nos ressources, nos chargés de mobilité qui s'occupent de faire du voyage, sont habitués à cet outil maintenant : il fonctionne très bien et il répond à notre besoin.
C’était un sujet capital pour nous. Car nous ne sommes pas comme toutes les entreprises lambda sur la place de Paris : nous ne faisons pas voyager nos salariés, ou si peu : environ 3% du trafic. Tout le reste, c'est de la mobilité que le ministère nous confie à travers ses missions. Nous n'avons pas trois personnes qui s'occupent du voyage. Nous avons soixante-dix chargés de mobilité qui gèrent du suivi pédagogique, du logement, de la protection sociale, des activités culturelles et du voyage : ce ne sont pas tous des experts en voyage. Nous avons donc besoin que les choses soient simples et nous ne pouvons pas nous permettre de changer d'outil tous les deux ans ou trois ans. Tant que ça fonctionne et qu'il n'y a pas d'anomalie majeure, nous continuons comme ça.
L'outil de réservation est donc un élément central, l’agence importe moins ?
Ce n'est pas uniquement sous ce prisme que nous voyons les choses. Nous avons besoin d'une expertise en termes de distribution. Nous nous sommes questionnés, ces dernières années, pour voir si nous allions changer, parce que nous avons toujours opéré avec des poids lourds du secteur. Nous nous sommes dit : pourquoi ne pas passer avec un Frequent Flyer ou avec des structures moyennes ? Ces derniers temps, certaines ont eu mauvaise presse. Nous nous sommes dit que nous avions bien fait de ne pas passer avec certaines structures moyennes. Nous nous sommes posé la question parce qu'elles sont plus dynamiques, plus agiles, avec des offres séduisantes en termes de fees - même si on sait que c'est surtout une vitrine au départ.
Mais nous sommes restés - je suis resté, mon secrétaire général m'a suivi là-dessus - avec un poids lourd, vu la nature de notre trafic. Nous allons dans cent cinquante-sept pays dans le monde. Nous avons besoin d'avoir une expertise en termes de propositions offline, c'est-à-dire en dehors de ce qui passe par l'outil de réservation en ligne. Nous avons des trajets circulaires, des voyages complexes. Il y a des déplacements avec des départs depuis des villes étrangères qui ne sont pas connues de la plupart des acteurs, puisque les étudiants viennent de partout dans le monde. Nous avons besoin d'avoir un réseau étendu et d'avoir une TMC capable de répondre sur ce besoin-là, même si nous avons en moyenne quatre-vingts pour cent de taux d'adoption online aujourd'hui.
Je pense que beaucoup d'entreprises le diraient : l'outil est important. Avoir confiance en un partenaire pour la distribution, c'est aussi important. Avoir une expertise aussi sur la construction tarifaire, sur des voyages plus complexes, c'est important. Et puis le fait d'avoir des interlocuteurs privilégiés depuis toutes ces années avec qui on s'entend très bien. Nous ne sommes pas un client simple parce que nous ne faisons pas du Paris-Londres en pagaille, en classe affaires, pour aller négocier des contrats offshore. C'est vraiment très varié, très diversifié.
Justement, l'une de vos particularités, c'est cette diversité très rare : cent cinquante-sept pays ! J'imagine que l’enjeu du risque et du “duty of care” est central…
Oui, tout à fait. Je reçois un rapport quotidien de la part de CWT qu’ils sous-traitent à International SOS. Je regarde ce qui se passe tous les jours. Maintenant, nous avons des chemins empruntés, puisque nous avons une représentation dans chaque ambassade française à l'étranger. Nous travaillons main dans la main avec les gouvernements étrangers. Cela fait partie, comme vous l'avez dit, du rayonnement de la politique extérieure de la France.
La majorité de notre mandat passe par le ministère des Affaires étrangères, qui nous confie chaque année un volet de mobilité qui est identifié, qui ne bouge pas énormément, mais qui a tendance à se réduire malheureusement avec la conjoncture.
Pour des raisons budgétaires ?
Oui, pour des raisons budgétaires. Et puis il y a des tensions géopolitiques très fortes aujourd'hui, des contraintes très fortes. Nous avons eu le Covid qui est passé par là, qui a mis à genoux de nombreux pays qui, avant de pouvoir repartir sur des volets de mobilité, ont mis beaucoup de temps. Pour certains, ils ne sont jamais repartis. Ils n'ont pas eu les fonds nécessaires parce que c'est un financement partagé. Quand vous avez des grands contingents d'étudiants qui viennent en France, soit ce sont des familles qui ont les moyens - on parle d'alumni, d'autofinancement, soit, quand ça passe par les circuits diplomatiques, il y a des financements partagés.
Ces pays qui ne sont jamais repartis, quels sont-ils ?
L'Amérique latine a été très touchée. Nous avions des programmes avec le Brésil, avec qui nous travaillions énormément. Vous avez aussi l'Inde qui a été très touchée pendant un moment. Vous avez la Chine qui était un de nos pourvoyeurs en termes de mobilité, qui revient maintenant, mais qui s'est très autocentrée suite au Covid.
Les tensions géopolitiques font que de nombreux pays se recentrent sur eux mêmes et c’est notamment le cas de la Chine. Ils ont un tel territoire qu'ils sont capables de tout faire sur leur propre territoire sans avoir besoin de recourir à l'étranger. Ils allaient beaucoup aux États-Unis ces derniers temps. On sait qu'il y avait des problèmes aussi de tension ethnique entre les étudiants chinois et certains campus américains. Il y a un ensemble de choses. Ce n'est pas dû à un seul facteur, mais les pays, en général, ont tendance à se recentrer sur eux-mêmes et à chercher des économies sur ce type de dépenses.
Historiquement, notre pôle de base est l’Afrique subsaharienne et le Maghreb. Aujourd’hui, avec les tensions avec l'Algérie, avec l'explosion des pays de l'ex-CEDEAO, c'est très compliqué de naviguer dans cet écosystème.
Ce qui se développe beaucoup en ce moment, c'est le Moyen-Orient - évidemment en suspens en ce moment, vue la situation géopolitique. Il y a beaucoup d'accords avec le Moyen-Orient, notamment avec l'Arabie Saoudite, à travers un programme qui s'appelle AlUla, qui fait partie de leur programme plus vaste qu'ils appellent Vision 2030. Ils ont un gros projet de développement. Cela passe par l'élite intellectuelle aussi. Ils cherchent à former un certain nombre d'étudiants là-bas à la pédagogie occidentale. Dans leur programme, le tourisme est un élément clé, et je pense que l'expertise française dans ce domaine est reconnue.
Cela vous a-t-il motivé à négocier des accords avec les compagnies du Golfe ?
Oui, cela nous a motivés à négocier des accords avec les compagnies du Golfe, mais aussi avec Turkish Airlines, avec lesquelles il nous était déjà arrivé de travailler. Elles deviennent des partenaires très importants parce que ce sont des compagnies qui sont très qualitatives en termes de fiabilité. Il y a aussi des hubs qui se situent là-bas : Istanbul, Dubaï, Doha. Ce sont des hubs internationaux importants, même pour aller vers l'Asie mineure et plus loin, vu que nous allons très loin.
Vous avez beaucoup parlé d’aérien, pas encore d’hébergement…
C’est particulier, pour nous : nous ne recourons pas aux hôtels via des accords classiques. Nous existons depuis plus de soixante ans maintenant - nous avons été créés par le ministère de la Coopération en 1962. Nous avons nos propres réseaux. On travaille en collaboration avec le CNOUS (Centre national des œuvres universitaires et scolaires) qui héberge les étudiants étrangers dans leurs structures d'accueil.
Nous avons également deux résidences étudiantes qui nous appartiennent, dans lesquelles nous logeons un certain quota d'étudiants étrangers. Nous avons de nombreux accords aussi, à travers notre service hébergement, avec des partenaires hôteliers divers pour compléter l'allotement dont nous disposons. Et nous venons de contracter un bail pour une résidence dans le septième arrondissement, dans le quartier des Invalides.
Une question qui fâche. Vous avez forcément eu vent de ce rapport qui va donner lieu à une enquête dont les résultats seront rendus publics au mois d'avril, sur les dépenses de voyage qui émanent des ministères, qui sont payées avec de l'argent public…
Je n'ai pas forcément entendu parler de polémique à ce sujet, mais je sais qu'en ce moment, nous sommes sous les fourches caudines puisque l'État cherche de l'argent partout. La mobilité internationale, le rayonnement de la politique de la France à l'étranger est une dépense. Beaucoup de personnes, surtout parmi les politiques, ont du mal à voir que c'est un investissement à long terme.
Nous ne sommes pas une grosse boîte privée qui signe des contrats commerciaux, mais nous établissons des relations diplomatiques avec des pays grâce à ces échanges de populations, des échanges culturels. C'est important de le souligner. Maintenant, dans l'état actuel des finances, ce n'est pas évident de défendre et de se faire valoir de cela auprès de certaines castes politiques, notamment à droite de la droite, nous ne sommes pas très bien perçus.
D'ailleurs, les élections présidentielles se profilant à l'horizon 2027, cela nous amène à nous questionner sur un éventuel passage de l'extrême droite au pouvoir. Qu'adviendrait-il de nous et du type de partenaire que nous sommes ? Parce que nous ne sommes pas le seul opérateur en France à réaliser ce type de mobilité, bien entendu. Vous avez aussi Erasmus qui est encore plus mis au-devant de la scène, puisque ce sont nos étudiants français qui partent à l'étranger. C'est pour ça que j'accepte votre interview aujourd'hui, car en ce moment, la situation me pousse à pouvoir échanger et vous livrer mon avis là-dessus.
Vous êtes un ancien de l'ESCAET. J'imagine que quand on est étudiant, qu'on veut travailler dans le travel, le fantasme de beaucoup d'étudiants, c'est de vendre du bonheur aux gens, de travailler pour le leisure. Et vous, vous êtes travel manager…
C’est une bonne ramarque. Cela renvoie à la genèse de mon parcours. Cela fait depuis 1999 que je suis de la partie. Mon parcours est très atypique. J'ai effectivement fait une formation diplômante avec l'ESCAET qui a eu lieu à Paris. Mais j'ai commencé sans formation initiale.
Au départ, oui, dans mon rêve de jeune homme, je me disais : je vais me lancer dans le tourisme parce qu'il y a des voyages gratuits, il y a des éductours. Mais quand je suis arrivé, au début des années 2000, cela commençait déjà à se tarir. Le fait est que ma curiosité m'a fait tourner dans énormément de structures et de modèles : chez le fournisseur (Air Liberté, Amex Voyages),dans des implants (à l'époque où vous aviez un implant - Amex ou Carlson - quasiment dans toutes les grosses boîtes), et chez le client, depuis 17 ans. J'ai travaillé pour de très gros clients : la Cour des comptes, Lafarge, de grands couturiers (Hermès, Longchamp, Lacoste), Servier... J'ai vu un panel très large de ce qui peut se faire. C'est vraiment une somme de tout cela qui fait ce que je fais aujourd'hui.
Au regard de cette conversation, j'ai l'impression que votre contribution à l’échange de culture, de savoirs, est une dimension essentielle qui vous fait vous sentir bien dans votre métier…
C'est effectivement essentiel. C'est la curiosité de l'Autre qui fait qu'il y ait des programmes qui ont été mis en place comme cela. C'est l'ouverture. À partir du moment où les États se referment d'un point de vue idéologique, d'un point de vue politique, pour les raisons que vous voulez - la guerre notamment, vous tuez dans l'œuf cette vocation que sont les échanges internationaux.
Est-ce que vous pourriez évoquer un moment particulièrement mémorable de votre carrière ?
Pour moi, mes souvenirs les plus vifs, c'est le volcan Eyjafjallajökull en Islande, qui a paralysé tout le ciel aérien européen et mondial pendant plusieurs jours, voire semaines. Depuis les attentats du 11 septembre, je pense qu'on n'avait pas vu quelque chose de comparable.
Et il y a eu Haïti, les tremblements de terre en 2010. Nous avons envoyé énormément de personnel, notamment pour aider les locaux. À l'époque, je crois que c'était Valérie Pécresse qui était au Quai d'Orsay. Elle avait mis en place tout un contingent d'étudiants haïtiens que nous devions recevoir en France pour témoigner notre fraternité avec eux, notre soutien. La France reste un pays qui se mouille beaucoup sur la scène internationale. Quoi qu'on en dise, nous avons toujours été présents pour aider et pour essayer de travailler sur l'ouverture et la fraternité entre les États. J'ai vraiment cette impression-là.