Il est d'ailleurs particulièrement opportun de faire cette interview maintenant, car au cours des dix derniers jours, des formalités importantes ont été ajoutées pour deux destinations, rendant leur accès inutilement complexe : la Tanzanie et le Kenya.
La Tanzanie illustre parfaitement cette évolution. On est passé d'une destination très facile d'accès à un véritable enfer administratif. Les compagnies aériennes sont déjà très limitées pour s'y rendre, et il existe désormais une distinction entre Zanzibar, avec une assurance spécifique, et le continent. Et le Kenya vient également d'ajouter une formalité du même ordre. Et cela concerne aussi bien le voyage loisir que le voyage d'affaires.
Le Kenya et la Tanzanie ne sont cependant pas des destinations majeures pour le voyages d’affaires français…
Certes, mais le phénomène s'inscrit dans le prolongement de ce qui s'est produit au Royaume-Uni, qui est, elle, évidemment, une destination majeure pour le business travel. Le pays a ajouté de la complexité, notamment avec les îles Anglo-Normandes, pour lesquelles il n'était pas clair au départ si un ETA était nécessaire. Des règles spécifiques ont finalement été établies.
Le numérique a multiplié ces démarches. Nous sommes passés de destinations accessibles sans aucune formalité à des destinations exigeant de nombreuses démarches préalables, avec des délais qui ne sont pas toujours instantanés. Les voyageurs peuvent se voir refuser l'embarquement, les compagnies de transport étant pénalisées financièrement par les gouvernements lorsque les formalités ne sont pas complétées.
En liant l'augmentation des démarches à la numérisation, voulez-vous dire qu'auparavant les pays évitaient d'imposer un visa pour ne pas décourager les voyageurs, alors qu'aujourd'hui les autorités considèrent que tout le monde peut télécharger une application et qu'elles peuvent ainsi collecter des informations sans dissuader les visiteurs ?
C'est l'idée. Il y a beaucoup de communication autour de cette évolution. On explique techniquement que l'on supprime un visa pour le remplacer par un ETA, au motif que tout est désormais numérique.
Mais la question fondamentale reste la même : y a-t-il une démarche à effectuer ou non ? Est-elle physique ou numérique ? Si vous supprimez la démarche physique pour la remplacer par une démarche numérique, avec le risque que le voyageur soit refusé à l'aéroport, vous ne supprimez pas la principale contrainte : l'obligation administrative elle-même. Le numérique n'a donc pas résolu certains problèmes. Et surtout, il n'existe pas de coordination régionale pour de nombreuses formalités.
La preuve que ces démarches deviennent de plus en plus importantes, y compris pour des destinations ne nécessitant pas de visa, c'est que 70 % des formalités réalisées par Visamundi en 2026 concernaient précisément des démarches hors visa. Est-ce exact ?
Oui. C'est un abus de langage que l'on retrouve souvent dans des supports grand public peu spécialisés. On entend parfois dire qu'un voyageur n'a pas pu entrer dans un pays parce qu'il n'avait pas son visa. Nous avons encore eu un cas de figure le week-end dernier. Certaines nationalités sont exemptées de visa, mais le flou entretenu auprès des voyageurs jette le trouble sur ces formalités : ça la couleur d'un visa, le goût d'un visa et le tarif d'un visa, mais ce n'est pas un visa. C'est précisément sur ce point que nous accompagnons nos clients.
Cela crée les mêmes difficultés et les mêmes incertitudes. Prenez les États-Unis, pour y voyager, vous avez besoin de l'ESTA. Techniquement, ce n'est pas un visa, pourtant beaucoup de personnes pensent encore qu'il en faut un pour s'y rendre. L'Europe va mettre en place un dispositif similaire. Vous pouvez être certains que tous les supports parleront d'un visa pour voyager en Europe, alors que ce ne sera pas un visa.
C'est de la ratiocination administrative : l'appellation est différente, mais il s'agit de toute façon d'un document à produire avant le voyage pour pouvoir entrer dans un pays. Les Pays du Golfe, cependant, semblent vouloir faciliter les choses, au contraire…
Oui. Les pays du Golfe souhaitent lancer, à la fin de l'année ou au début de l'année prochaine, un visa commun permettant de visiter la plupart d'entre eux. A vrai dire, ils suivent une tendance annoncée depuis quelque temps dans plusieurs régions du monde. Un projet similaire avait été envisagé pour les pays d'Afrique australe, et certains pays d'Asie annoncent depuis plusieurs années leur volonté de réunir leurs formalités au sein d'un visa unifié permettant de visiter plusieurs destinations. C’est une sorte d’Arlésienne.
Ces projets, initialement centrés sur le tourisme, ont été progressivement élargis à d'autres motifs de voyage. Il est vrai que les pays du Golfe sont un peu plus avancés sur le sujet mais la guerre actuellement en cours dans la région risque malheureusement de retarder cette mise en place, car plusieurs pays ont tendance à se rapprocher de blocs géopolitiques différents, ce qui complique l'unification des procédures.
Ce dispositif pourrait néanmoins rebattre les cartes et simplifier des voyages qui nécessitent aujourd'hui plusieurs formalités pour traverser un périmètre géographique restreint. L'intérêt est à la fois géographique et économique : ces pays sont de grands consommateurs de visas d'affaires.
On n’est donc pas sûr que ce visa unique advienne en 2027…
C'est malheureusement le point commun de tous ces projets de visas régionaux : sur le papier, ils avancent très bien pendant un ou deux ans, puis un événement vient tout remettre en cause à la dernière minute. Pour l'Asie, par exemple, le Myanmar a soudainement décidé de se refermer davantage.
Il n'est donc pas nécessaire qu'il y ait une guerre pour qu'un projet soit interrompu.
Non. Il suffit de paramètres que les voyageurs ne maîtrisent pas. La communication est souvent faite très en amont, ce qui contribue à entretenir le brouillard dans l'esprit du public. On annonce longtemps à l'avance que certaines formalités vont être mises en place, puis lorsqu'elles ne le sont finalement pas, elles restent pourtant considérées comme acquises.
Pour les travel managers, il y a les formalités, mais aussi la question budgétaire. Tout cela a un coût.
Ces démarches deviennent de plus en plus chères et suivent progressivement l'inflation. À chaque fois, on justifie l'augmentation par l'inflation globale ou par la nécessité de financer une mesure de sécurité.
Ce qui est étonnant, c'est que certaines démarches augmentent avant même leur mise en place. C'est notamment le cas de l'ETIAS, l'équivalent européen de l'ESTA américain, effectif, normalement, en 2027. Mais je parierais sur une mise en place après le mandat d'un certain président américain.
Vous pensez que son déploiement est retardé en raison de l'opposition de Donald Trump ?
Donald Trump a toujours été fermement opposé à cette démarche. Lors de sa dernière campagne, il a déclaré qu'il était hors de question que les Européens imposent une formalité aux voyageurs américains, alors que les États-Unis en imposent une aux Européens.
Vous voyez donc ce report comme une forme d'accommodement à son égard.
Pas vraiment un accommodement. Disons que l'on essaie de ne pas le contrarier, et que l'on a déjà suffisamment de problèmes sans vouloir s'en ajouter un nouveau.
Revenons aux coûts. L'ETIAS n'existe pas encore, mais son prix a déjà augmenté, disiez-vous. Comment est-ce possible ?
C'est effectivement un tour de magie remarquable, et le même phénomène s'est produit avec l'ETA pour le Royaume-Uni. L'ETIAS est une idée qui remonte au milieu des années 2000. Entre le moment où le projet est décidé et celui où il est déployé, il est régulièrement remis en cause et son prix augmente à chaque fois de quelques euros. La formalité n'est toujours pas en place qu'elle a déjà augmenté.
Dès lors, cela crée des distorsions de la réalité : beaucoup de personnes pensent que l’ETA britannique coûte 11 ou 12 £, alors que son prix est désormais de 20 £. C'est très significatif pour les voyages d'affaires. Lorsqu'un groupe de cinquante professionnels se rend dans une destination.
À cela s'ajoutent des coûts additionnels : le visa lui-même quand il est nécessaire, les assurances obligatoires imposées par certains pays, et les cartes d'arrivée désormais entièrement numériques. Ces dernières sont gratuites, mais elles ajoutent néanmoins de la complexité. Le visa n'est donc plus la seule question : il faut prendre en compte l'ensemble des formalités : autorisation, assurance, carte d'arrivée. Tout est numérique, tout coûte de plus en plus cher, et plus personne ne comprend vraiment l'ensemble du système.
Peut-on établir une corrélation entre la multiplication des tensions géopolitiques et l'augmentation des démarches nécessaires pour voyager ?
Plus ou moins. J'ai surtout tendance à penser que les pays mettent en place des démarches numériques pour vider leurs ambassades.
Je vois surtout le visa comme un outil de soft power. La Chine est très bien placée dans ce domaine : elle accorde des exemptions de visa de trente jours à un nombre croissant de pays pour améliorer ses relations diplomatiques. Elle négocie des accords bilatéraux directs, souvent limités dans le temps, que l'on réévalue chaque année. Ces démarches relèvent davantage d'une volonté d'alléger les ambassades et d'exercer une influence diplomatique que d'une logique de contrôle sécuritaire.
À vous entendre, le visa - ou ce qui en tient lieu, constitue soit un instrument de rétorsion lorsqu'on ajoute de la complexité, soit un signe de bonne volonté et un outil de soft power, le tout décidé au nom des relations internationales sans réelle prise en compte du voyageur.
Oui car pour le voyageur, seule la simplification est souhaitable. Pour qu’elle soit moise en oeuvre, il faudrait impliquer les intermédiaires qui participent réellement à la réservation des voyages. Or, ces intermédiaires sont submergés par les changements et les nouveautés concernant les formalités. Ils ne veulent pas engager leur propre responsabilité et laissent donc les voyageurs gérer eux-mêmes ces démarches, estimant que leur rôle se limite à organiser des voyages et à réserver des billets ou des hébergements, soit des éléments relativement stables.
Vous parlez des TMC ?
Il peut s'agir de TMC, mais aussi de travel managers. Ils sont finalement laissés de côté et doivent gérer eux-mêmes la mise à jour documentaire des destinations. Cela fait peser un risque important en cas d'oubli, sans oublier les coûts indirects liés à ces formalités et les contrats ou prestations qui peuvent en pâtir.
Concrètement, comment travaillez-vous avec les acteurs du business travel ?
Nous avons développé un produit appelé Noma Mundi, pour lequel nous sommes partenaires de la GBTA. Cette plateforme permet au travel manager d'entrer en relation avec des experts en immigration ou, comme nous, avec des spécialistes des formalités liées aux destinations. Les travel managers y enregistrent les employés amenés à voyager, qu'il s'agisse d'un détachement, d'une mission ponctuelle ou d'un voyage d'affaires classique, et nous nous chargeons des formalités correspondantes. Lorsque les démarches sont plus complexes, nous redirigeons les demandes vers des avocats spécialisés en immigration qui sont nos partenaires.
Comment gérez-vous la question des données personnelles ? Vous détenez des informations très sensibles - noms, numéros de passeport, destinations des collaborateurs. Quelles sont vos obligations en matière de RGPD ?
Nous sommes très stricts sur ce sujet et faisons l'objet d'un audit permanent. Nous hébergeons toutes les données en Europe, sur des systèmes qui ne sont notamment pas soumis au Cloud Act américain. Lorsque nous utilisons de l'intelligence artificielle, nous employons des systèmes qui nous sont propres, non connectés à des infrastructures externes et hébergés sur nos propres serveurs. Nous utilisons par exemple Mist App, hébergée sur nos serveurs européens : il n'y a aucun risque de fuite.
C'est d'ailleurs le message que nous adressons à nos partenaires : ne prenez pas le risque de gérer directement les passeports de vos voyageurs, car vous pourriez être tenus responsables en cas de fuite, même si elle se produit en aval dans vos systèmes. Il vaut mieux confier ces données à des spécialistes. La délégation du risque implique une délégation de responsabilité, et c'est souvent l'argument qui convainc nos clients.
Quel rôle joue l'intelligence artificielle dans votre activité ?
L'IA nous sert à ajouter une couche supplémentaire de contrôle et de vérification. Nous pré-contrôlons tous les documents envoyés par nos utilisateurs afin de gagner en rapidité d'exécution. Près de 30 % des voyageurs effectuent leurs démarches au cours de la semaine qui précède leur voyage, il est donc indispensable d'aller vite. L'IA nous permet de vérifier presque en temps réel la pertinence des documents soumis.
Pour conclure, quelles sont les principales nouveautés attendues en 2027 ? Il y a le visa commun aux pays du Golfe, l'ETIAS pour les ressortissants non européens...
L'ETIAS concernera tous les ressortissants de pays situés hors de l'Union européenne et hors de l'espace Schengen, les Britanniques inclus.
Ce sont effectivement les deux principaux dispositifs attendus pour 2027. Mais il faut bien comprendre qu'en 2027, ne pas avoir besoin de visa pour une destination ne signifiera toujours pas qu'aucune démarche n'est nécessaire. Je reviens au cas de la Tanzanie : elle vient de mettre en place, la semaine derniè-re, un formulaire de santé obligatoire, y compris pour les voyageurs d'affaires.
Un formulaire de santé pose un problème juridique particulier : un salarié n'est pas tenu de communiquer son état de santé à son employeur. Qui remplit ce document ?
C'est un très bon exemple de ce qu'il ne faut pas faire en matière de formalités. La Tanzanie cumule désormais plusieurs démarches distinctes : un visa, une assurance obligatoire dont les modalités diffèrent selon que l'on se rend à Zanzibar ou sur le continent, et un formulaire de déclaration de santé. Qui doit le remplir ? Le travel manager, le voyageur lui-même ou le réceptif ? Toutes ces étapes sont imbriquées, les autorités sont complètement débordées et les délais réels atteignent près de dix jours. Lorsque le voyageur s'y prend une semaine à l'avance, il est dans une situation impossible.
Mais cette question des données sensibles dans les formulaires dépasse d'ailleurs la seule Tanzanie. L'Inde, par exemple, demande la religion du voyageur. À qui transmet-on cette information ? Si un employeur demande la religion de ses salariés, il est hors la loi et s'expose à des poursuites. Et pourtant, ces informations sont exigées par certaines autorités étrangères pour accomplir les formalités. Nous avons réalisé un rapport sur la conservation de ces données par les autorités lorsque les voyageurs remplissent leurs formalités en ligne. Le constat est préoccupant : certains pays conservent sans limite de temps des informations personnelles, notamment des données relatives à la religion. C'est une question qui mérite d'être posée avec la plus grande vigilance.