Rencontrez les experts American Express au salon IFTM

Tribune - Durabilité : des ordres de grandeur plutôt que des déclarations de principe !

Julien Etchanchu, du cabinet Advito, rappelle quelques ordres de grandeur qui remettent les choses à leur place quand il s'agit de lutter efficacement contre le réchauffement climatique. Dans le business travel comme dans notre vie quotidienne.

Nous suivre sur Google
JE

Julien Etchanchu

3 juin 20255 min de lecture

Tribune - Durabilité : des ordres de grandeur plutôt que des déclaration de principe !
Tribune - Durabilité : des ordres de grandeur plutôt que des déclaration de principe !© AdobeStock

Dans un contexte où les entreprises multiplient les initiatives en matière de durabilité, il est crucial de se pencher sur une notion fondamentale et pourtant souvent négligée : les ordres de grandeur. Parfois méconnus, oubliés voire sciemment ignorés, ils sont pourtant la boussole essentielle à toute action sérieuse en matière de lutte contre le changement climatique. Dans le business travel comme dans notre vie personnelle, les ordres de grandeur, grand dada de Jean-Marc Jancovici (avec la règle de 3 !), doivent être martelés et intégrés pour garantir une action efficace. Rappelons donc ici les principaux...

Business Travel : le poids écrasant de l’aérien et le piège du train

En moyenne, pour une grande entreprise, le transport aérien représente 90% des émissions totales en matière de déplacement professionnel. Et sur ces 90%, environ les 2/3  sont générés par du long-courrier. Donc environ 50 à 60% des émissions totales sont générées par des vols longue distance.

Certes, louer une voiture électrique ou choisir un hôtel certifié, c’est bien, mais on voit vite que l’impact va être limité. Pour continuer sur les ordres de grandeur : pour « amortir » un seul Paris-Sydney (A/R en Business), soit 12 tonnes de CO2, il faut renoncer à environ 50 Paris-Berlin en classe Eco. Ou alors il faut remplacer 500 voitures thermiques (de location) par de l’électrique (trajet 300km). Encore une fois, juste pour « compenser » un seul vol vers l’Australie…

Et dans le même ordre d’idées, même un volontarisme prononcé en faveur du train peut parfois faire oublier l’essentiel : aujourd’hui, on voit des entreprises déployer une puissante politique de voyage en faveur du rail, dont ils parviennent à augmenter la part de manière spectaculaire au détriment de l’avion. Mais dans le même temps, elles augmentent leurs déplacements long-courrier, ce qui écrase largement les bénéfices CO2 générés par le TGV…

En d’autres termes, une politique de voyage en faveur de la voiture électrique ou du train est importante mais ne saurait être érigée en priorité, la mère des batailles restant la réduction des émissions aériennes (gestion de la demande et sélection des meilleures compagnies), du long-courrier en premier lieu.

Vie personnelle : transport et alimentation loin devant

Selon l’Ademe, un français moyen émet environ 10 tonnes de CO2 par an. Or, plus de la moitié de ces émissions sont générées par le transport (voiture et avion) et l’alimentation (source MyC02 – Carbone4). Tous les autres postes de « dépense CO2 » (habillement, logement, ameublement…) sont certes non négligeables (chauffage notamment) mais arrivent quand même assez loin derrière.

A un niveau individuel, les deux actions ayant le plus d’impact, sont donc, de loin, de modifier son alimentation (moins de viande) et de réduire l’usage de la voiture (et de l’avion pour ceux qui l’utilisent). 

Loin de tout débat moralisateur, l’avantage des ordres de grandeur est qu’ils sont, par définition, factuels, et fixent les idées : vous pouvez certes débrancher votre chargeur d’i-phone quand vous ne l’utilisez pas, mais l’impact CO2 sera proche du zéro. Le journal Le Monde a d’ailleurs créé un calculateur pour comparer les ordres de grandeur des actions individuelles. A partir d’aujourd’hui, quand votre voisin qui part aux Maldives vous dira qu’il peut se le permettre car, en parallèle, il fait du tri sélectif, vous pourrez lui répondre qu’il lui faudra 15 ans de réduction de déchets  pour "compenser" son vol.

Donc les petits gestes ne servent à rien ?

Attention, on marche ici sur une ligne de crête...

Côté pile, si, les petits gestes ont clairement leur utilité. D’abord car les études ont prouvé qu’il ne faut jamais sous-estimer l’effet d’entraînement. Expliquer à vos voyageurs pourquoi la voiture électrique est plus écologique va peut-être les influencer pour leur propre achat de véhicule, puis par ricochet toucher leur cercle d’amis, et ainsi de suite : une grande tendance se développe toujours à partir d’une poignée d’individus. Par ailleurs, un petit geste peut générer des bénéfices collatéraux parfois ignorés : choisir un hôtel très engagé en matière de durabilité ne vous fera pas économiser beaucoup de CO2, par contre vous allez très probablement réduire (de manière bien plus significative) votre empreinte eau, déchets, voire biodiversité, etc.

Côté face, en revanche, les petits gestes peuvent devenir discutables, voire néfastes, dès qu’ils font office d’action principale, et permettent de s’affranchir (volontairement ou non) des mesures essentielles. Est-ce qu’une compagnie aérienne devrait recycler les gobelets utilisés à bord ? Oui. Est-ce qu’elle doit largement communiquer sur le sujet ? C’est plus discutable, et on attend d’ailleurs avec intérêt l’issue du procès Iberdrola contre Repsol, le premier accusant le second de mettre en avant des activités de durabilité mineures comparées à son activité principale de pétrolier…

Et pour en revenir au business travel, une politique voyage qui privilégie le train ou la voiture électrique, on l’a vu, ne va pas forcément s’attaquer aux émissions des vols long-courriers, à l’impact autrement plus conséquent. Il s’agit ici d’un biais cognitif, celui… des ordres de grandeur, souvent évoqué par les spécialistes du climat. Docteure en sciences cognitives à l’ENS, Mélusine Boon-Falleur explique ainsi que "plus ça va être des quantités élevées, moins on va vraiment comprendre ou arriver à se représenter cette quantité. Si je dis que l'aviation émet 1 million de tonnes de carbone ou que l'aviation émet 1 milliard de tonnes de carbone, en fait, ce qui va se passer dans votre cerveau, c’est que ça va toujours faire 'beaucoup'".

Essayons donc de collectivement s’affranchir de ces biais cognitifs, et alors les petits gestes auront bel et bien leur utilité, tant qu’ils sont bien précédés par des actions structurantes dans l’ordre des priorités. Et la clé de voûte pour bien cerner et intégrer ces priorités tient en 4 mots : les ordres de grandeur.

Sur la même thématique

Voir tout