Tribune Julien Etchanchu (Advito) – Pour le business travel, la taxe carbone n’est pas un problème mais une solution

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Tribune Julien Etchanchu (Advito) - Pour le business travel, la taxe carbone n'est pas un problème mais une solution

Julien Etchanchu est spécialiste des questions environnementales dans le cabinet de conseil Advito (filiale de BCD Travel). Dans cette tribune, il évoque les vertus d'une monétisation des émissions de CO2 pour un pilotage performant des dépenses de voyages d'entreprise.

L’idée de la taxe carbone n’est pas neuve mais reste encore relativement peu utilisée, dans l’économie en général comme au sein des entreprises. Pourtant, certains spécialistes y voient une arme majeure pour réduire les émissions de gaz à effet de serre : en collaboration avec le MIT, l’organisation Climate Interactive a créé une simulation climatique appelée EN-ROADS qui permet d’actionner virtuellement différents leviers pour juguler la hausse des températures. Il s’avère que le levier le plus efficace est un prix du carbone (très) élevé. Alors, à quoi pourrait ressembler une taxe carbone dans le business travel ?

Pourquoi une taxe carbone ?

Comme l’écrit Peter Kalmus, climatologue à la NASA, « le réchauffement climatique est un échec de l’économie de marché. Les énergies fossiles génèrent pour la société un surcoût (réchauffement climatique, maladies respiratoires…), non inclues dans le prix du fuel ». Plus globalement, les externalités négatives ne sont jamais prises en compte dans le prix d’un bien ou dans le calcul du PIB. Raser une forêt, brûler du charbon, vider les océans… autant d’excellents moyens d’augmenter le PIB. Même une marée noire est bénéfique, puisque le nettoyage, coûteux, va contribuer à la hausse du sacro-saint indicateur.

Nombre d’économistes se penchent donc aujourd’hui sur la création d’indicateurs plus globaux qui prendraient en compte des aspects sociétaux et environnementaux dans la définition de la richesse. Et pour la partie environnementale, donner un prix au carbone apparaît comme l’une des pistes privilégiées.

Par ailleurs, une taxe carbone pour le business travel viendrait (partiellement) corriger une situation aujourd’hui ubuesque, puisque rappelons-le, à l’heure de l’urgence climatique, le kérosène n’est toujours pas taxé…

A quoi ça ressemblerait pour le business travel ?

Aujourd’hui, la logique qui prédomine est celle du prix et du fameux « lowest logical fare ». Sur un vol Paris-Shanghai, on prend donc parfois un vol en connexion pour payer moins cher. Mais si le vol direct émet 2 tonnes de CO2 en moins, n’est-ce pas une donnée à valoriser ? En supposant que le direct soit 150€ plus cher, et en fixant un prix du carbone à 100€ la tonne, on peut estimer que le « coût environnemental » est 200€ plus élevé avec le vol en connexion. Donc le « vrai » coût total (prix classique + impact environnemental) du trajet est 50€ plus cher pour le vol en connexion. Instaurer un prix du carbone interne est donc un excellent moyen d’arbitrer entre coût et émissions carbone.

C’est la raison pour laquelle LinkedIn vient d’instaurer un prix interne du carbone, de $60 par trajet (et qui devrait bientôt évoluer vers un prix à la tonne, de $100 environ). Comme le souligne son travel manager Leslie Hadden « il est temps de ne plus regarder le prix comme seul indicateur tangible, mais de prendre en compte les externalités environnementales ». Elle estime également que cette taxe est « un excellent moyen d’éduquer les voyageurs, afin de leur faire réaliser l’impact de leur voyage, et, in fine, de moins voyager. C’est également un bon moyen de collecter des fonds afin de financer des projets de développement durable, au sein ou à l’extérieur de notre chaîne de valeur ».

Enfin, en instaurant un prix du carbone en interne, on prépare potentiellement le futur. Il est possible (probable ?) que dans un futur proche, les entreprises se doivent de payer pour leurs émissions de CO2. C’est déjà le cas pour les entreprises énergétiques en Europe (système ETS), et le dispositif pourrait bientôt être étendu au secteur des transports. Et si la prochaine étape était une généralisation de cette taxe à toutes les entreprises ?

Une mise en œuvre parfois complexe

Si le potentiel de la taxe carbone ne fait aucun doute, sa mise en œuvre peut se heurter à quelques écueils :

D’abord, pour être utile, le prix du carbone doit être élevé, aux alentours de 100€ la tonne. Trop bas, il peut donner la fausse impression que quelques euros permettent d’être « neutre » et que notre impact environnemental est dérisoire. Par ailleurs, ce prix doit être totalement décorrélé de la compensation carbone, prix de marché, souvent bien trop bas aujourd’hui. Deux prix du carbone doivent donc co-exister, un pour la compensation et l’autre pour la taxe en interne.

Ensuite, la collecte de cette taxe peut s’avérer complexe, les outils de réservation habituels n’étant pas forcément aptes à la faire apparaître correctement, d’autant que les calculs d’émissions, en général, sont très approximatifs. Mieux vaut donc parfois la collecter a posteriori, après avoir calculé ses émissions de manière précise (en prenant notamment en compte le type avion).

Enfin, et c’est probablement le point clé : il faut créer un élan collectif, susciter une adhésion en interne afin que l’intérêt de cette taxe soit compris et adopté. Les fonds collectés doivent être clairement fléchés afin que chacun comprenne à quoi cet argent va servir – et d’ailleurs, il est sûrement préférable d’oublier le terme de « taxe », et y préférer la notion de « contribution ».

Citons Leslie Hadden pour conclure : « Nous souhaitons créer une véritable adhésion à ce projet. Cette taxe ne doit pas être vue comme une punition, mais comme une contribution. Ce côté positif est absolument crucial pour le succès de ce projet comme pour la lutte contre le changement climatique ».