A quoi joue Delta Air Lines ?

Jean-Louis Baroux réagit à l’abandon de la participation prévue d’Air France-KLM dans Virgin Atlantic et le rôle joué par Delta Air Lines dans ce dossier.

Un récent article toujours très bien documenté de Fabrice Gliszszynki dans La Tribune a attiré mon attention. Il y est question de la possibilité, sinon de la probabilité qu’Air France-KLM abandonne la prise de participation de 31% dans le capital de Virgin Atlantic. Il semblerait que la direction de Delta Air Lines ne soit pas étrangère à cette nouvelle. Voilà qui mérite un retour en arrière.

Il est intéressant de décrypter la stratégie du géant américain tout au moins à partir des faits portés à notre connaissance. La compagnie basée à Atlanta est l’une des plus anciennes au monde. Elle a été fondée en 1924. Elle est basée à « Hartsfield Jackson airport » lequel est reconnu depuis sa transformation en « hub » en 1977, comme l’un des plus efficaces au monde. Voilà qui a permis au transporteur de référence un développement fulgurant, réalisé d’ailleurs pour l’essentiel par des fusions acquisitions, et pas des petites ! En 1987 absorption de Western Airlines, en 1991, rachat des opérations transatlantiques de Pan Am, en 2009 fusion avec Northwest Airlines, pour ne parler que des principales opérations.

Néanmoins la compagnie a eu des résultats contrastés tout au moins depuis les années 2000. Elle a affiché la perte la plus importante jamais enregistrée par une compagnie aérienne : 8,922 milliards de dollars en 2008, et le plus énorme profit connu : 10,540 milliards de dollars en 2013. Elle a été amenée à passer par le système de faillites américain appelé Chapter 11, ce qui lui a permis une extraordinaire restructuration avec le départ de plus de 16.000 salariés. Depuis 2010, elle affiche de confortables résultats. L’ensemble des profits réalisés entre 2010 et 2018 se monte à plus de 30 milliards de dollars, de quoi se constituer un trésor de guerre considérable.

Petit à petit, elle est sortie du périmètre domestique pour afficher de solides ambitions internationales. C’est ainsi qu’elle est devenue, le 22 juin 2000, l’un des membres fondateurs de l’alliance Skyteam aux côtés d’Air France, de Korean Air et d’AeroMexico. Et elle a commencé à prendre des participations dans des transporteurs étrangers : en 2012, 49% de Virgin Atlantic rachetés à Singapore Airlines pour 360 millions de dollars, en 2015 acquisition de 3,55% de China Eastern pour 450 millions de dollars, et elle affiche l’intention de prendre 20% de LATAM pour 1,9 milliard de dollars alors qu’elle détient également 9% de son concurrent brésilien, GOL dans lequel Air France-KLM est actionnaire. Rappelons également qu’elle fait les yeux doux à Alitalia sans pour autant se décider au mariage.

Et puis Delta Air Lines a pris 8,8% du capital d’Air France/KLM en juillet 2017. En fait cette participation fait suite à une demande de Delta Air Lines au près d’Air France/KLM d’acquérir 31% de Virgin Atlantic. Le transporteur américain en détenait déjà 49% et cela donnait à la « joint venture » constituée entre Delta et Air France/KLM le moyen de s’implanter fortement sur le marché britannique. Seulement Air France/KLM ne disposait pas des ressources financières nécessaires à la réalisation de cette opération qui se montait à 260 millions d’euros. Qu’à cela ne tienne, Ed Bastian le CEO de Delta Air Lines a offert à Air France/KLM d’entrer dans son capital en payant 325 millions d’euros. C’est ainsi que Jean Marc Janaillac s’est laissé convaincre d’ouvrir le capital du transporteur franco-néerlandais.

Or voilà que maintenant, alors que tous les obstacles administratifs ont été levés, Richard Branson le propriétaire de 51% du capital de Virgin Atlantic, ne veut plus vendre, sous la suggestion semble-t-il des dirigeants de Delta Air Lines. C’est pour le moins curieux. Mais finalement la compagnie américaine fait une bonne opération : elle est entrée significativement au capital d’Air France/KLM et elle a agrégé Virgin Atlantic à la « joint venture » transatlantique. Cela lui permet de se positionner fortement en face d’IAG dont le partenaire américain est American Airlines, et de devenir influent dans la gestion du groupe Franco/Hollandais au point de s’être opposé avec succès à la nomination du Président pressenti lors du remplacement de Jean Marc Janaillac démissionnaire.

Certes, Air France pourra toujours utiliser les fonds de souscription à son capital pour moderniser son produit en finançant de nouveaux appareils et sans doute aussi en accélérant la transformation des cabines long-courrier. Mais enfin, il faut bien voir qu’au bout du compte, Delta Air Lines continue à avancer ses pions à l’international et si la compagnie d’Atlanta arrive à mettre la main sur Alitalia, d’une manière ou d’une autre, elle aura fait un pas supplémentaire dans le contrôle du transport aérien occidental.

Petit rappel pour terminer, chaque salarié de Delta Air Lines produit un chiffre d’affaires annuel de 500.000 dollars à comparer aux 350.000 dollars réalisés par un salarié d’Air France/KLM.