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Air Canada, un imbroglio à en perdre son latin

Le PDG d'Air Canada, Michael Rousseau, prendra sa retraite fin septembre après deux décennies marquées par des polémiques linguistiques récurrentes. La dernière en date, qui fait suite à l'accident tragique de La Guardia, est celle de trop.

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David Keller

David Keller

31 mars 20266 min de lecture

Air Canada, un imbroglio à en perdre son latin
Le siège social d'Air Canada à Montréal. (Creative Commons Attribution-ShareAlike 2.0 Generic)© Archives DéplacementsPros.com

Selon un communiqué de presse publié par Air Canada ce 30 mars 2026, le conseil d'administration de la compagnie aérienne canadienne annonce le départ à la retraite de Michael Rousseau, président et directeur général, qui quittera ses fonctions d'ici la fin du troisième trimestre 2026. Cette décision intervient après près de vingt années de service au sein de l'entreprise, où il a gravi les échelons depuis le poste de directeur financier jusqu'à celui de directeur général adjoint, puis PDG et membre du conseil d'administration. 

Mais cette longue carrière a été entachée par des controverses répétées concernant son incapacité à s'exprimer en français, langue pourtant officielle au Canada et particulièrement importante au Québec, siège social de la compagnie à Montréal. Le déclencheur immédiat de sa retraite anticipée est une vidéo de condoléances quasi exclusivement en anglais diffusée après le tragique accident survenu à l'aéroport LaGuardia de New York le 22 mars 2026.

L'accident de La Guardia : rappel des faits

Le drame survenu le 22 mars 2026 à l'aéroport La Guardia constitue le point de rupture dans la carrière de Michael Rousseau. Rappel des faits : un appareil CRJ-900 de Jazz Aviation, opérant sous la marque Air Canada Express, en provenance de Montréal avec 72 passagers et 4 membres d'équipage à bord, est entré en collision avec un véhicule de secours et de lutte contre les incendies lors de son atterrissage peu avant minuit.

Cet accident a coûté la vie au commandant de bord Antoine Forest, un Québécois, ainsi qu'au copilote, et a fait plusieurs blessés parmi les passagers. Doug Clarke, président de Jazz Aviation, a qualifié cette journée d'"incroyablement difficile pour notre compagnie aérienne, nos employés et, surtout, les familles et les proches des personnes touchées par l'accident". L'enquête menée par les autorités américaines et canadiennes sont toujours en cours actuellement.

Une vidéo unilingue provoque l'indignation nationale

La réaction de Michael Rousseau à cette tragédie a déclenché une tempête politique sans précédent. Le PDG d'Air Canada a diffusé une vidéo de condoléances presque exclusivement en anglais, ne prononçant que les mots "bonjour" et "merci" en français. Cette communication a immédiatement provoqué l'indignation au Canada, particulièrement au Québec. Le premier ministre canadien Mark Carney s'est déclaré "très déçu", estimant que le dirigeant avait "manqué de jugement et de compassion".

L'Assemblée nationale du Québec a adopté à une large majorité une motion réclamant la démission de Michael Rousseau. Jean-François Roberge, ministre de la Langue française au gouvernement du Québec, a déclaré que "Michael Rousseau n'a(vait) pas d'autre choix que de quitter son poste", que "la décision s'impos(ait)". Confronté à cette pression politique croissante, le PDG a publié le 26 mars 2026 un communiqué dans lequel il reconnaît que "malgré de nombreuses leçons au fil des années, je ne suis malheureusement toujours pas en mesure de m'exprimer adéquatement en français".

Des promesses non tenues depuis 2021

Cette crise de mars 2026 n'est pas un incident isolé dans la carrière de Michael Rousseau à la tête d'Air Canada. En novembre 2021, quelques mois après sa nomination en février de la même année, le PDG avait déjà suscité la controverse en prononçant un discours quasi exclusivement en anglais devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. À l'époque, Vagn Sørensen, président du conseil d'administration, avait promis à la ministre des Finances canadienne Chrystia Freeland que Michael Rousseau commençait un "apprentissage intensif du français" et que cela ferait "partie intégrante de son évaluation de rendement".

Cinq ans plus tard, cette promesse n'a manifestement pas été tenue. Des experts en gouvernance comme Richard Leblanc de l'Université York et François Dauphin de l'Institut sur la gouvernance d'organisations publiques et privées pointent du doigt le conseil d'administration pour ne pas avoir assuré un suivi adéquat de cet engagement. Le conseil, composé pratiquement des mêmes membres qu'en 2021, est accusé d'avoir failli à sa mission de supervision. Malgré une rémunération annuelle dépassant à trois reprises les 12 millions de dollars, aucune circulaire de sollicitation envoyée aux actionnaires n'a précisé la place accordée à la maîtrise du français dans l'évaluation du PDG.

Une succession anticipée depuis deux ans

Le conseil d'administration d'Air Canada travaille depuis plus de deux années sur un programme complet de développement interne destiné aux cadres à fort potentiel. Parallèlement, une recherche mondiale externe a été lancée en janvier 2026 pour identifier des candidats possédant les compétences et l'expérience nécessaires pour diriger la compagnie aérienne nationale canadienne. Vagn Sørensen a confirmé que la capacité à communiquer en français figurera parmi les critères de performance utilisés pour évaluer les candidats. Jean-François Roberge a qualifié ce critère de "non négociable". Michael Rousseau restera disponible selon les besoins pour assurer une transition harmonieuse. Le conseil est assisté dans cette démarche par les cabinets de conseil organisationnel internationaux Egon Zehnder et Korn Ferry, deux acteurs reconnus dans le domaine du recrutement de cadres dirigeants. Cette succession intervient dans un contexte boursier difficile pour Air Canada, dont l'action a chuté de 27% depuis la prise de fonction de Michael Rousseau en février 2021.

Parcours contrasté

Malgré les controverses linguistiques, le parcours de Michael Rousseau à la tête d'Air Canada a été ponctué de réalisations économiques significatives. Vagn Sørensen a salué sa contribution au pilotage de l'entreprise à travers plusieurs crises majeures, notamment la crise financière de 2007-2008 et la pandémie de COVID-19. Parmi ses accomplissements figurent l'acquisition d'Aeroplan, le programme de fidélisation aérien le plus important du Canada comptant plus de 10 millions de membres dans le monde, ainsi que le rétablissement de la solvabilité des régimes de retraite de l'entreprise.

Toutefois, certains observateurs soulignent que depuis février 2021, le titre d'Air Canada a connu un parcours difficile à la Bourse de Toronto, affichant un recul d'environ 7,5% jusqu'au 27 février 2026, avant que la guerre en Iran ne fasse davantage chuter les valeurs du secteur aérien. Ce parcours contraste avec celui de concurrents comme United Airlines ou Delta Air Lines, même si d'autres transporteurs comme American Airlines ou Air France-KLM ont connu des trajectoires similaires. Si le groupe est resté profitable en 2025, ses bénéfices et ses marges ont fondu, tandis que son chiffre d'affaires stagnait.

Tensions linguistiques au cœur du débat canadien

La controverse entourant Michael Rousseau s'inscrit dans un débat plus large sur la place de la langue française au Canada. Air Canada, établie à Montréal et transporteur national, est assujettie à la Loi sur les langues officielles qui impose le bilinguisme aux institutions fédérales. En 2022, le groupe ferroviaire Canadian National avait déjà été critiqué pour la composition uniquement anglophone de son conseil d'administration, ce qui avait "époustouflé" le premier ministre de l'époque, Justin Trudeau.

Alexandre Pronkin, membre du conseil exécutif national du Parti québécois, a profité de la démission de Michael Rousseau pour dénoncer une situation plus générale : "Le scandale est plus grand. Des ministres répondent en anglais à des questions posées en français. Ce pays ne nous respecte pas". Cette affaire illustre les tensions persistantes entre les communautés linguistiques canadiennes et pose la question de la représentativité des dirigeants d'entreprises nationales dans un pays officiellement bilingue mais largement anglophone en dehors du Québec.

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