Air France-KLM : « Inciter les entreprises à faire émerger une filiale biocarburants en France »

Air France-KLM :

Air France-KLM vient de lancer un programme en direction de ses entreprises clientes. Le but : les informer sur les biocarburants et les inciter à contribuer à l'émergence dune filière française. Entretien avec Sandra Combet, en charge des nouvelles énergies au sein du groupe.

Air France-KLM vient de lancer un programme incitant les entreprises à financer l'utilisation de biocarburants. En quoi cela consiste-t-il ?

Sandra Combet : Chaque mois, Air France et KLM proposent à leurs entreprises clientes un bilan de leur activité transports. En parallèle, depuis quelques années, nous leur fournissons en outre un bilan carbone très détaillé de leurs déplacements. Avec ce programme SAF (Sustainable Aviation Fuel) Corporate, l'idée est de s'appuyer sur ces documents, d'aller voir les entreprises et de leur dire : "Sur cette route-là, vous émettez X tonnes de CO2 par an. Êtes-vous prêts à financer l'utilisation de biocarburants pour améliorer votre bilan carbone ?" Les entreprises qui s'y engageront verseront une contribution annuelle qui sera, par l'intermédiaire d'Air France-KLM, investie dans la création d'une filière d'approvisionnement de carburant d'aviation durable. 

Ces biocarburants, de quoi s'agit-il ?

Les carburants d'aviation durables peuvent être fabriqués aujourd'hui à partir d'huiles usagées, de déchets ou de résidus forestiers. Ils peuvent être intégrés au kérosène sans qu'aucune modification des moteurs ne soit nécessaire. Leur utilisation permet de réduire de plus de 85 % les émissions de CO2 par rapport à un carburant conventionnel. L'enjeu principal est aujourd'hui le développement d'une filière durable à laquelle les entreprises clientes d'Air France et KLM vont pouvoir contribuer de façon très concrète, par le biais de ce programme.

Pourquoi ne pas utiliser ces carburants spontanément et à en répercuter le coût sur le prix des billets ?

Pour répondre à cette question, il faut que j'entre concrètement dans les montants que ça représente. Une tonne de kérosène classique coûte, selon les cours, de 350 à 400 $. Une tonne de carburant "propre" coûte 2.200 $, et même 2.800 $ si on y intègre la marge du producteur et les coûts de distribution. Si notre groupe décidait d'utiliser 1 % de SAF, le surcoût s'élèverait à 60 à 100 M€ par an. Ce n'est pas soutenable. Aujourd'hui, les biocarburants sont principalement produits aux Etats-Unis et aux Pays-Bas. Nous pensons que la bonne voie consiste à encourager la demande pour qu'une filière de production émerge en France, notamment pour faire baisser les coûts de distribution, mais aussi, la production augmentant, que le coût marginal et, au final, le prix du carburant, baisse. 

En ne fixant pas de contribution plancher à ce programme, ne court-on pas le risque que certaines entreprises opèrent un "green washing" à peu de frais ?

Non, je ne crois pas. Entre 2014 et 2016, Air France a mis en place un programme comparable à SAF Corporate. Quatorze entreprises y ont participé, par des contributions allant de 20.000 à 100.000 €, permettant d'opérer 78 vols utilisant 10 % de SAF. En avez-vous entendu parler ? Je ne pense pas : il n'y a pas eu de communication sur ce sujet. Les entreprises qui s'engagent dans ces programmes le font, je crois, pour de bonnes raisons.

Si une entreprise verse 100 à votre programme, ça lui coûte 100. Si elle verse 250 avec 60 % d'abattement, ça lui coûte également 100. N'est-il pas plus utile de faire un don à une association environnementale ?

Le dispositif de réduction fiscale de 60 % d'un don fait à une association par une entreprise est une très bonne chose. Et les associations qui, par exemple, compensent les émissions de CO2 par des programmes de reforestation sont très utiles. Mais l'engagement dans notre programme relève d'une autre logique, en promouvant le développement d'une filière : ce n'est pas un don, c'est l'achat d'un produit vertueux pour encourager sa production. J'ajoute que le bilan chiffré que nous proposons aux entreprises permet d'avoir une lisibilité parfaite sur l'impact de leur contribution. C'est important.

Reste qu'en sollicitant une contribution, vous reconnaissez l'importance de la dimension financière pour développer un aérien plus propre. Dès lors, pourquoi être opposé à l'écotaxe ?

Pour deux raisons. D'abord, parce qu'en ne chargeant qu'une partie des compagnies, l'écotaxe fausse la concurrence à l'avantage de celles qui en sont exemptées. Il suffit de quelques euros de plus sur un billet pour sortir des outils de réservation de beaucoup d'entreprises. Ensuite, parce que l'écotaxe manque de fléchage : la plus grande partie de ses 60 M€ sont consacrés à la SNCF !

Si Air France-KLM lance ce programme, c'est que vous croyez au développement des biocarburants. Mais pouvez-vous donner des prévisions chiffrées à ce sujet ?

Oui, bien sûr, c'est très simple. La France - comme les autres Etats de l'Union européenne - s'est engagée à une utilisation de 2 % de SAF en 2025 et de 5 % en 2030. C'est pourquoi, en plus de la motivation écologique, il faut vraiment que la France s'empare de cette filière d'avenir (Elisabeth Borne, ministre de la Transition écologique, et Jean-Baptiste Djebarri ont lancé un appel à manifestation d'intérêt pour la production de biocarburants aéronautiques durables en France, ce 25 janvier, ndlr).