Air France : le grand ménage

Jean-Louis Baroux est un acteur reconnu du monde des compagnies aériennes, créateur du World Air Transport Forum et de l’APG World Connect. Cette semaine, il analyse ‘impact de la pandémie sur la compagnie aérienne française.

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Finalement le Covid 19 aura eu au moins un intérêt pour le groupe Air France/KLM, celui de pouvoir faire un ménage impossible à réaliser sans cette pandémie. Le 03 juillet la direction a annoncé la suppression de 7500 postes d’ici à 2022. Voilà qui représente un changement important dans la gestion de l’entreprise. Jusqu’à présent, les diminutions d’effectifs étaient faites à dose homéopathique et la masse salariale avait continué à augmenter au fil des exercices. Ainsi, et ce n’est un secret pour personne, la compagnie se trouvait en sureffectif permanent. Et cela pesait très lourd dans les comptes dont les résultats ont toujours été inférieurs à celui de ses deux grands concurrents que sont le groupe IAG et Lufthansa qui opèrent pourtant dans des conditions identiques. Avec un impact de 16% des salariés, la mesure annoncée devrait entrainer de sérieuses économies à l’horizon 2022, ce qui n’est pas si éloigné.

Cette stratégie vient en appui à celle entamée depuis plus d’un an qui vise à la simplification du groupe composé au fil du temps de bric et de broc. Pas moins de 7 compagnies aériennes se partagent les quelques 27 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Côté français Air France, Hop composé de Britair, Régional et Airlinair, Transavia France et partie néerlandaise KLM, KLM Cityhopper, Transavia Holland et Martinair. Ces opérateurs utilisent 516 appareils de 4 constructeurs et de 22 modèles différents pour transporter un peu plus de 101 millions passagers en 2019. Et encore un balayage sérieux a été entamé avec la disparition de l’éphémère Joon et la suppression des turbo propulseurs.

Donc la simplification est en marche. Elle se fera par la disparition programmée de Hop et le remplacement des opérations domestiques d’Air France en dehors de la Navette, par Transavia. Tout cela reste cependant encore très compliqué tout au moins pour un regard extérieur. Pourquoi ne pas avoir qu’une seule et unique marque Air France, fusse-t-elle déclinée et Air France International et Air France Express pour les vols domestiques, sans parler des opérations de KLM et de ses filiales ? Petit à petit, Air France a perdu son indépendance et il faudra bien la retrouver. D’abord dans la composition de son capital. 30,6% des actions appartiennent soit au gouvernement néerlandais, soit à d’autres transporteurs : Delta Air Lines et China Eastern. Cela pèse beaucoup dans les décisions stratégiques, à tel point que le président pressenti par le gouvernement français pour remplacer Jean Marc Janaillac a été refusé par Delta Air Lines. Et puis il y a la sempiternelle question de la coexistence avec le partenaire hollandais. Les relations entre KLM certes plus petit qu’Air France mais qui apporte la majorité des résultats positifs ne sont pas au beau fixe en dépit des efforts que fait le transporteur français pour ménager la susceptibilité batave.

On peut finalement se demander pourquoi notre compagnie nationale s’accroche tant à sa filiale néerlandaise alors que les hollandais n’ont qu’une envie, c’est de retrouver une indépendance à laquelle ils sont tant attachés. L’une des raisons tient sans doute dans le fait que les dirigeants d’Air France craignent que KLM tombe dans les mains du groupe IAG par exemple. Sauf que pour le moment et encore pendant quelques années, les rachats potentiels d’un transporteur par un autre ne seront plus d’actualité. Chaque compagnie ou groupe devra d’abord absorber les colossales pertes liées au Covid 19. Alors le moment pourrait être bien choisi pour revendre KLM au gouvernement néerlandais. Le montant de la vente pourrait être utilisé à la fois pour désendetter Air France et pour racheter les actions détenues par les autres compagnies dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles n’ont pas pour premier souci la prospérité du transporteur français. Cela n’empêcherait nullement de poursuivre les accords commerciaux et opérationnels qu’Air France et KLM ont patiemment tissés au fil du temps et qui s’avèrent profitables pour chacune des parties.

Alors Air France, libérée de ses principales contraintes liées à sa composition de capital, au fort endettement qu’elle traine depuis des années et à son sureffectif, pourrait avoir pour ambition de devenir ou plus exactement de redevenir la meilleure compagnie du monde, même si pour cela, elle devait réduire sa taille. La principale erreur stratégique a été de racheter UTA pour acquérir Air Inter et devenir ainsi beaucoup plus grosse qu’auparavant. Pour ce faire elle a perdu ce qui faisait sa force. Une qualité de service reconnue et la propriété de sa flotte.

Si la terrible épreuve du Covid 19 pouvait avoir pour effet de reconstruire le transporteur national, celui qui porte de drapeau de la France, en remontant sur les fondamentaux qui ont fait sa réputation, ce serait finalement un très bon remède, même s’il est de cheval.