Les aéroports européens traversent, depuis début septembre, une séquence sociale inhabituelle par son intensité et sa simultanéité. Des arrêts de travail des personnels au sol à Amsterdam-Schiphol ont déjà provoqué des annulations en série chez KLM, avec l’annonce de nouveaux créneaux supprimés pour la fin du mois et le 1er octobre. En Italie, la fin de la trêve estivale a rouvert le cycle des débrayages: après un arrêt national le 6 septembre puis une grève de 24 heures dans le handling à Milan Linate et Malpensa le 13 septembre, un mouvement coordonné plus large est attendu le 26 septembre, touchant Rome Fiumicino, Venise et Naples.
En France, la grève des contrôleurs aériens initialement prévue le 18 septembre a été suspendue et reportée aux 7–9 octobre, limitant les perturbations immédiates mais déplaçant le risque sur la première quinzaine d’octobre. En Espagne, une grève illimitée des agents de sûreté à Madrid-Barajas, entamée le 14 septembre, a rallongé les files aux contrôles, tandis que des actions récurrentes de l’assistance en escale compliquent les départs matinaux sur plusieurs plateformes. Au Portugal enfin, le bras de fer entre le syndicat SIMA et Menzies Aviation inscrit des vagues de grèves quasi hebdomadaires de septembre jusqu’au début 2026, même si certains préavis ont été retirés in extremis, comme le 17 septembre dernier.
Pourquoi autant de grèves en même temps ?
La concomitance de ces mouvements tient d’abord à cette tradition d’un calendrier social européen qui se réactive à la rentrée, quel que soit le secteur d’activité. Mais dans le transport aérien, cette saisonnalité est renforcée : dans plusieurs pays, l’été est en effet assorti de restrictions formelles ou informelles sur le droit de grève afin de préserver les pics de fréquentation touristique. C’est particulièrement visible en Italie, où la sortie du “blackout” légal condense en septembre des revendications accumulées pendant l’été. Cette fenêtre de septembre coïncide, de surcroît, avec des cycles de renégociation d’accords collectifs et des revues salariales dans de nombreuses entreprises et chez leurs sous-traitants, ce qui aiguise la conflictualité.
À cette temporalité s’ajoute l’érosion des salaires réels sous l’effet d’une inflation persistante. Les métiers du handling, de la sûreté et de l’assistance en escale cumulent horaires décalés, pics de charge et faibles marges de manœuvre; ils sont souvent rémunérés selon des grilles moins généreuses que celles des entreprises historiques. La fragmentation du tissu productif - avec un recours étendu à l’externalisation - multiplie les fronts: une grève des agents de sûreté peut se superposer à une action du handling sur un même aéroport, comme on l’observe en Espagne et au Portugal, produisant des goulets d’étranglement simultanés aux contrôles et au tri bagages.
L’élément organisationnel post‑pandémie joue également un rôle déterminant. Le rebond de la demande a souvent devancé la reconstitution des effectifs dans des fonctions critiques. Cette tension chronique réduit la résilience du système : à effectif constant, chaque arrêt de travail pèse davantage sur la ponctualité et la rotation des avions. Face à ce stress opérationnel, certaines compagnies privilégient la prévention en allégeant leur programme de vols à l’avance pour éviter l’embolie en aéroport. KLM en a fourni l’illustration en annulant environ 100 vols lors d’un débrayage de deux heures à Schiphol le 10 septembre.
S’ajoute enfin l’interconnexion étroite du réseau européen, qui transforme des chocs locaux en perturbations régionales. Un débrayage à Amsterdam perturbe le hub de correspondances et irradie les retards sur des liaisons secondaires. Une grève des contrôleurs aériens en France déstructure les plans de vol au‑delà du territoire national, allonge les routes de survol et génère des retards en cascade. Les cadres juridiques nationaux - “fasce di garanzia” en Italie, services minimums au Portugal - modulent l’intensité perçue sans abolir les effets. Les vols protégés garantissent un minimum de connectivité, mais déplacent mécaniquement les congestions hors créneaux. Enfin, là où les services minimums sont jugés trop étendus, le conflit peut s’installer et se répéter semaine après semaine, prolongeant l’incertitude opérationnelle.
En bref, la rentrée concentre une fenêtre de négociation et de revendication sur fond d’inflation, de sous‑effectifs et d’externalisation, dans un réseau hautement interconnecté. C’est ce faisceau de facteurs qui explique une simultanéité exceptionnelle, dépassant l’addition de mouvements isolés.
La situation par pays
Pays-Bas: Amsterdam-Schiphol au cœur des débrayages KLM
Après un premier arrêt de travail des personnels au sol ayant entraîné l’annulation d’environ 100 vols le 10 septembre, KLM a fait face à une nouvelle salve d’actions, dont un débrayage le 17 septembre (08:00–12:00), alors que la perturbation d’autres créneaux sont déjà annoncés les 24 septembre (6 h) et 1er octobre (8 h). Le court‑courrier européen et les correspondances du hub néerlandais donc demeurent vulnérables.
Italie: la fin du “blackout” relance plus de 20 débrayages
La trêve légale estivale levée, les actions se multiplient sur septembre. Le 6 septembre, une grève nationale a été encadrée par des “fasce di garanzia” (vols protégés 07:00–10:00 et 18:00–21:00). Le 13 septembre, Milan Linate et Malpensa ont connu 24 heures d’arrêt dans le handling. Le 26 septembre, un mouvement coordonné (manutention bagages, agents au sol, personnels Volotea) est attendu à Rome FCO, Venise VCE, Naples NAP, entre autres plateformes. Résultat: retards en chaîne hors créneaux protégés et visibilité dégradée pour les correspondances.
France: répit en septembre, test reporté début octobre
La grève des contrôleurs aériens prévue les 18 et 19 septembre a été suspendue et reprogrammée du 7 au 9 octobre. L’impact du mouvement prévu initialement le 18 septembre s’est cependant fait ressentir mais de manière marginale. Mais le risque demeure élevé début octobre, où les survols et les liaisons intra‑européennes pourraient subir des retards et des déroutements.
Espagne: le duo “handling + sûreté” étire les délais
Madrid-Barajas subit depuis le 14 septembre une grève illimitée des agents de sûreté, avec des files de passagers et des retards notables aux contrôles. Parallèlement, des actions récurrentes dans l’assistance en escale ciblent les plages de départ du petit matin (mercredi, vendredi, samedi, dimanche, 05:00–09:00) sur plusieurs aéroports, dégradant la ponctualité au‑delà de la seule capitale.
Portugal: un bras de fer qui s’inscrit dans la durée
Le conflit SIMA–Menzies (salaires, compensation de nuit, respect d’accords) dessine un calendrier de grèves par vagues s’étirant de septembre à début 2026. Certaines journées ont été retirées au dernier moment, comme le 17 septembre, mais la répétition hebdomadaire des mouvements maintient une pression opérationnelle persistante à Lisbonne, Porto, Faro, à Madère et aux Açores.
Pas un hasard
La simultanéité des grèves tient moins d’un hasard que d’une mécanique bien identifiée: une fenêtre de rentrée propice aux revendications, des salaires sous pression, des sous‑effectifs persistants dans des fonctions clés, une chaîne d’antan internalisée désormais fragmentée, et un réseau européen si interconnecté que chaque choc local s’y propage. Les prochaines semaines verront encore des à‑coups, en particulier aux Pays‑Bas et en Italie fin septembre, puis en France début octobre avec la grève des contrôleurs. Dans ce contexte, pour le business travel, l’anticipation (information de dernière minute, marges à l’aéroport) et le recours aux options de flexibilité (conditions d’échange) restent les meilleurs amortisseurs pour les voyageurs comme pour les travel managers.
Grèves européennes de l’aérien : timeline
Voici, à date, les mouvements prévus. Cette timeline est susceptible d'évoluer durant les prochaines semaines.
- 18 sept → France (ATC): grève SNCTA suspendue; report aux 7–9 octobre (impact limité aujourd’hui).
- 18 sept → Espagne (MAD): grève illimitée des agents de sûreté Trablisa en cours (files et retards aux contrôles).
- 19–22 sept → Portugal (LIS/OPO/FAO/Madère/Açores): grèves handling SIMA–Menzies (vague 2 de septembre).
- 24 sept → Pays-Bas (AMS): grève du personnel au sol KLM à Schiphol (6 h) annoncée.
- 26 sept → Italie (FCO/VCE/NAP, etc.): mouvement coordonné (handling, agents au sol, Volotea) attendu sur plusieurs aéroports.
- 26–28 sept → Portugal: nouvelle vague de grèves handling.
- 1er oct → Pays-Bas (AMS) : grève du personnel au sol KLM (8 h).
- 3–6 oct → Portugal: grèves handling (calendrier syndical communiqué).
- 7–9 oct → France (ATC): grève SNCTA reprogrammée; effets possibles sur vols en France et survols européens.
- 10–13 oct → Portugal: grèves handling (calendrier syndical communiqué).
- 17–20 oct → Portugal: grèves handling (calendrier syndical communiqué).
- 24–27 oct → Portugal: grèves handling (calendrier syndical communiqué).
- 31 oct–début janvier 26 → Portugal: grèves handling (calendrier syndical communiqué). Vagues prévues en novembre : 7–10, 14–17, 21–24, 28 nov–1er déc (calendrier syndical communiqué). Déc–début janv : 5–8, 12–15, 19 déc–2 janv (calendrier syndical communiqué).