IATA, les entreprises européennes et l’autosatisfaction

IATA, les entreprises européennes et l'autosatisfaction

L’Association internationale du transport aérien (IATA) vient de publier les résultats d'une enquête menée auprès de 500 dirigeants d'entreprise européens qui - bien sûr ! - plébiscitent le transport aérien.

Evidemment, lorsqu'une enquête est menée, il faut toujours savoir qui en est le commanditaire. Car ce qui prend les atours d'une étude aux prétentions scientifiques peut avant tout servir d'arguments en apparence imparables pour étayer la défense d'une cause, la validité d'un discours. Dans cette enquête, l'IATA n'échappe pas à cette tentation du plaidoyer pro domo, parfois jusqu'à la caricature. 

Observons la méthodologie utilisée par Motif (This is Motif Limited), en charge de sa réalisation. Mais notons avant toute chose que cette agence se définit elle-même comme "a loyalty insights agency that specialises in revealing motivations, building brand loyalty, and powering business success" ("une agence d'analyse de la fidélité qui se spécialise dans la révélation des motivations, la fidélisation à la marque et le succès des entreprises"). Ca va mieux en le disant.

Méthode au logis

La méthodologie, donc. On annonce une enquête (en ligne) réalisée auprès de 500 "European business leaders". Des chefs d'entreprise ? Pas tout à fait, si l'on prend la peine de se reporter aux fameux astérisques (et périls) : 54% de cadres supérieurs, 46% de cadres dirigeants. Chacun d'entre eux travaillent pour une entreprise de 100 salariés minimum. Originaires, à parts égales, d'Allemagne, de France, d'Espagne, de Finlande et d'Irlande. Si le choix des trois premiers pays nous semble signifiant, les deux autres - insulaire ou particulièrement excentré, auront tendance, intuitivement, à rendre le transport aérien plus impérieux pour la bonne marche de leur business hors frontières d'origine... Mais on a certainement l'esprit tordu.

Sans surprise, pour ces 500 cadres interrogés, le transport aérien est essentiel pour leur réussite commerciale.

  • 89 % estiment que la proximité d'un aéroport offrant des liaisons internationales leur procure un avantage concurrentiel.
  • 84% ne peuvent pas imaginer faire des affaires sans l'accès aux réseaux de transport aérien
  • 82 % pensent que leur entreprise ne pourrait pas survivre sans la connectivité aux chaînes d'approvisionnement mondiales via le transport aérien.

Les entreprises dont sont issus les répondants ont par ailleurs une activité très tournée vers l'international :

  • 61 % des interrogés comptent sur l'aviation pour assurer leur connectivité mondiale. (On se demande dès lors pourquoi ils sont, dans le même temps, 84% à ne pouvoir s'imaginer "faire des affaires sans l'accès aux réseaux de transport aérien").
  • Parmi ces 61% qui comptent sur l'aérien, c'est "soit exclusivement (35 %), soit en combinaison avec des voyages intra-européens (26 %)".
  • Les autres (39 %) "utilisent principalement les réseaux intra-européens". 

Ces données sont moins informatives dans l'absolu que dans la façon d'interpréter les réponses aux autres questions de l'enquête... C'est notamment le cas quand on y aborde le sujet brûlant, le tabou ultime : le train.

Gare au train !

Car sinon comment comprendre cet étonnant résultat : "82 % des chefs d'entreprise interrogés ont déclaré que la connectivité aérienne est plus importante que la connectivité ferroviaire"... On ose une hypothèse : la question se posait peut-être dans le cas d'un voyage d'affaires transatlantique ? Mais à ce moment-là, on se demande ce qu'avaient en tête les 18% préférant la gare à l'aéroport.

Pourtant, 71% des interrogés déclarent que le réseau ferroviaire constitue une alternative adéquate pour les voyages d'affaires. Ah, cette fois-ci ce n'était plus pour se rendre à New York, imagine-t-on. Et 64 % affirment qu'ils utiliseraient plus souvent le rail pour leurs déplacements professionnels si les coûts étaient moins élevés. Comprendre : ils préfèrent utiliser l'aérien, si peu onéreux, c'est bien connu.

"Si quatre chefs d'entreprise interrogés sur cinq considèrent que le transport aérien est plus important que le rail, ils utilisent les deux formes de transport. Il est également clair qu'ils ne veulent pas être contraints d'en choisir un plutôt que l'autre. L'Europe sera mieux servie par des choix rentables et durables pour toutes les formes de transport. Il s'agit là d'un message important pour tous les décideurs politiques, qui émane directement des milieux d'affaires européens", a déclaré Willie Walsh, DG de l'IATA (et ex de British Airways). Voila. Au cas où on n'aurait pas compris.

Tous les feux sont au vert

93 % des personnes interrogées ont déclaré avoir une opinion positive du réseau de transport aérien européen. Super ! "Elles ont (cependant) exprimé un large éventail d'opinions sur les domaines à améliorer". Ah, quand même ! Les voici par ordre de priorité : Réduction des coûts (42%); Améliorer/mettre à niveau les infrastructures aéroportuaires (37%); Amélioration des liaisons entre les réseaux de transport public et aérien (35%); Réduction des retards (35%); Décarbonisation (33%).

On peut regretter la hiérarchie que révèle ce classement. Il faut cependant lui reconnaître le mérite de la cohérence. En effet, concernant les moyens que devraient employer les compagnies aériennes dans leurs objectifs de décarbonation, seulement 13% répondants optent pour la "tarification du carbone dans le coût des voyages". Réduction des coûts, donc.

Mais dans cette optique, il y a plus impopulaire encore ! La réduction des vols et l'encouragement de l'utilisation du rail ne recueillent, respectivement, que 12 et 9% des suffrages ! Incroyable ! (Le SAF fait un carton avec 40% d'opinion favorable).

Mais, de toute façon, est-ce bien un sujet, ces histoires environnementales ? Pas vraiment : 86 % des interrogés sont "conscients de l'engagement de l'aviation à atteindre des émissions nettes de carbone nulles d'ici 2050". 74 % sont "convaincus que le transport aérien respecterait son engagement d'atteindre des émissions nettes de carbone nulles d'ici à 2050". Et 85 % ont déclaré que "leurs entreprises utilisent le transport aérien en toute confiance tout en gérant leur empreinte carbone".

Du coup, circulez (en avion), y a rien à voir.