Tribune JL Baroux – Aérien : bouleversements dans le Golfe

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Jean-Louis Baroux est un acteur reconnu du monde des compagnies aériennes. Créateur du World Air Transport Forum et de l’APG, il revient dans cette tribune sur la récente démission de l’emblématique CEO de Qatar Airways, prélude, selon lui, à de profonds changements du paysage aérien du Golfe.

La démission annoncée d’Akbar Al Baker de son poste de Président et Directeur Général de Qatar Airways a été à tout le moins une énorme surprise, d’autant plus qu’elle a été annoncée de manière très laconique, laissant supposer toutes sortes de non-dits. En tous cas, cela sonne peut-être le début d’importants bouleversements dans le paysage du transport aérien de cette région du globe. Or, ce qui se passe dans le Golfe impacte tout l’international de ce secteur d’activité.

Al Baker est le premier des grands acteurs du secteur à laisser sa place. Connu pour ses déclarations à l’emporte-pièce, mais finalement toujours bien ajustées, il a fait trembler les grands acteurs y compris Airbus avec lequel il est entré en conflit pour des questions de qualité de peinture extérieure des appareils. On n’a d’ailleurs jamais connu le compromis auquel Qatar Airways et Airbus sont arrivés pour mettre fin à ce qui s’avérait devenir un procès à très longue haleine capable de nourrir grassement pendant des années les grands cabinets d’avocats. Preuve qu’Al Baker savait s’arrêter pour discuter.

Et Sir Tim ?

A la tête de la compagnie qatarie depuis 1997, soit 3 ans après son début d’exploitation, il a réussi à en faire un acteur majeur du transport aérien international transportant plus de 30 millions de passagers essentiellement sur du long courrier avec 255 appareils de nouvelle génération. L’étonnant dans l’histoire vient de ce que la compagnie avait passé commande de 195 nouveaux avions, ce qui montre à l’évidence que son dirigeant avait encore récemment de grandes ambitions.  Nous ne savons pas encore ce qui a justifié sa démission et on ne connait pas encore bien son successeur Bard Mohammed Al-Meer qui dirige les opérations de l’aéroport de Doha dont, par parenthèses, Al Baker était le président. Bref, il ne reste qu’à acter la disparition d’un acteur clef dans un paysage en voie de transformation.

En effet il faut également s’attendre à des changements à la tête d’Emirates Airlines. Son CEO Sir Tim Clark avait d’ailleurs annoncé sa volonté de démissionner pour bénéficier d’une retraite bien méritée, mais le Covid est passé par là et il dirige toujours la compagnie qu’il a portée en 30 ans au premier rang des opérateurs aériens internationaux avec l’appui indéfectible du Sheik Ahmed Bin Saeed Al Maktoum le président de la compagnie qui représente l’émirat de Dubaï, son propriétaire.

Seulement Sir Tim prend de l’âge, même si cela ne se voit pas. Il est né en 1949, ce qui lui fait 74 ans et il ne serait pas surprenant de le voir maintenant prendre du recul. Certes Al Maktoum est son cadet de 9 ans et il peut assurer la continuité, mais le changement de direction à la tête du transport dubaïote est certainement dans le tunnel.

Riyad et Neom

Et pendant ce temps-là, l’Arabie Saoudite pousse ses pions sous l’impulsion de son actuel dirigeant de fait, Mohamed Ben Salmane, mieux connu sous ses initiales MBS. Aux commandes depuis 2017 d’un pays dont les capacités financières sont colossales, il a entrepris une œuvre de modernisation qui passe par le renouveau de son transport aérien avec la création de deux nouvelles et puissantes compagnies : Riyad Air et Neom Airlines.

Les ambitions de ces deux compagnies sont à la hauteur de celles du pays. Tony Douglas, le CEO de Riyad Air, a certainement une revanche à prendre sur son passage chez Etihad Airways qui s’est mal terminé sans que cela lui soit uniquement imputable. Avec, dans un futur proche, trois nouveaux dirigeants à la tête de deux des plus importants transporteurs mondiaux, et d’un troisième aux très fortes ambitions, il serait surprenant que le transport aérien de cette région ne subisse pas d’importants bouleversements.

Pour le moment il est difficile de prévoir quelles directions ils vont prendre, il faudra attendre la stabilisation de la situation politique. On peut néanmoins pronostiquer que la lutte entre ces trois prétendants à la première place du transport aérien sera farouche. Les marchés asiatique et africain sont suffisamment dynamiques pour supporter une offre qui, sans eux, deviendrait pléthorique. Il ne reste plus qu’à voir ce que va faire le quatrième acteur de la région, Turkish Airlines, dont les ambitions sont à la mesure du président turc Recep Tayyip Erdogan.

Au cours de ces dernières années on a assisté au lent déclin de l’Europe sous la pression écologique. Le grand jeu s’est maintenant déplacé vers l’est de la planète. Le transport aérien européen et occidental sera-t-il à même de reconquérir ses positions passées ?