[Casual Friday] Le business travel, ce qu’ils voient et ce que vous vivez

Il est 21h47. Jean-Lucien vient de vous proposer par WhatsApp de l’accompagner au Parc des Princes pour la demi-finale PSG-Bayern. Vous lui avez répondu que ce jour-là, vous seriez à Singapour. Erreur : c’est ce soir, lundi, que vous êtes à Singapour. Mercredi, le jour du match, vous serez à Shanghai. Mais c’est un détail. La réponse de Jean-Lucien ne se fait pas attendre : “T’as la belle vie quand même. Mais c’est quand que tu bosses ?” C’est à ce moment-là que vous prenez la décision de délester d’une Heineken le minibar de cet hôtel de Singapour. Ah non, de Shenzhen, en fait.

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David Keller

David Keller

2 octobre 2026Mis à jour le 02/10/20265 min de lecture

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© DeplacementsPros / Image générée par l'IA

Vous prenez l’avion, Jean-Lucien plane à dix mille

Pour Jean-Lucien, l’avion est une promesse un peu magique. Une promesse qui vrombit, s’élève dans les airs, traverse les nuages, fait scintiller sa carlingue dans l'éther azuré d’un ciel immaculé, avant de se poser avec suavité sur quelque terra incognita.

Pour vous, c’est surtout une salle d’attente avec des ailes, atteinte après vingt-cinq minutes de marche jusqu’à la porte 52. Qui, certes, à l’image de l’Eldorado imaginé par Jean-Lucien, peut réserver de nombreuses surprises : par exemple, saviez-vous que votre siège 14B n’inclinait que de quatre degrés ? Que sa prise USB, à laquelle vous teniez tant, ne remplirait qu’une fonction décorative ?

Le malentendu entre la perception de Jean-Lucien et votre réalité est ancien. Lorsque Pan Am inaugure son premier service transatlantique régulier en Boeing 707, le 26 octobre 1958, entre New York et Paris, le voyage aérien entre dans l’ère du glamour : la jet-set (oui, c’est bien l’origine du concept) est née. Et, donc, en tant que frequent flyer, vous en êtes !

Ah, non, désolé, en vertu de votre obligation de vous lever demain matin à 4h10 pour une visio budgétaire avec Paris à 9h30 (mais heure de Paris, justement), vous ne faites pas partie du club.

Vous allez à l’hôtel, Jean-Lucien fantasme une nuit de rêve

Une chambre d’hôtel possède un immense pouvoir de suggestion sur Jean-Lucien. Dans ce succédané de paradis aux effluves quasi érotiques, vous pénétrez avec la prestance et la grâce d’un homme qui vient de négocier avec trois taxis, deux bornes automatiques et de passer huit heures sur le siège 14B. Le lit est un kingsize mais, à vrai dire, à ce stade de votre déplacement professionnel, une paillasse en toile de jute suffirait à votre bonheur.

Il ne vous reste plus qu’à éteindre la lumière. Enfin : les lumières. DeplacementsPros vous dévoile ici les coulisses de la conception d’une chambre d’hôtel, notamment de ce qui la distingue d’une chambre pas d’hôtel : l’incroyable quantité de points lumineux qui s’y déploient. Ce réseau d’une densité comparable à un sourcil de Georges Pompidou - ou de François Fillon, pour que Marine Tondelier comprenne, fait l’objet d’un intense brainstorming entre experts de la question. Le sujet n’est pas uniquement de multiplier les sources lumineuses, il s’agit aussi d'attribuer l’emplacement le plus contre-intuitif aux interrupteurs qui les commandent.

Que le road warrior qui ne s’est jamais couché en ayant recouvert, de guerre lasse, une loupiote hôtelière de son blazer, lève la main… On est d'accord.

Le lendemain matin, après avoir épluché la presse professionnelle le temps qu’un des huit ascenseurs daigne atteindre votre étage, vous pourrez une fois encore constater cette aberration statistique : les 1468 mets qui ornent le buffet breakfast sont rigoureusement les mêmes que ceux de la veille et du lendemain dans des établissements différents, défiant ainsi une probabilité de 0,18%. Ah, pour les kiwis et les œufs brouillés, on est fortiche. Mais jamais un gramme de choucroute, par exemple.

Vous mangez au restaurant, Jean-Lucien se lèche les babines

“T’as dû bien bouffer”. C’est le mantra de Jean-Lucien et cela, à votre retour de n’importe quelle destination à l’exception du Royaume-Uni. Vous acquiescez. Car, dans le cas contraire, il vous faudrait vous lancer dans la fastidieuse explication de ce qu’est un repas d’affaires.

Vous êtes assis face à un client. Vous souriez. Vous écoutez. Vous répondez à une question sur les délais, les tarifs, la livraison, le déploiement, le prénom de votre assistante. Vous essayez de ne pas parler la bouche pleine et de ne pas commander un plat qui pourrait compromettre votre crédibilité. C’est un peu comme une réunion à laquelle s’ajoute le risque de la tache de sauce sichuanaise (20 cl d’huile, 12 kg de grains de poivre) sur votre blazer recouvre-loupiote.

Et bien sûr il y a le dîner solitaire. Celui qui se prend au restaurant de l’hôtel parce que vous n’avez ni l’énergie ni l’envie de chercher une adresse, à Romorantin comme à Macao. Vu de l’extérieur, factuellement, vous “mangez au restaurant”. Vu de l’intérieur, vous tentez simplement de respecter ce serment anti-glauquitude que vous avez prêté : ne pas dîner devant votre ordinateur. Heureusement, en fin de repas, la note de frais et son irrésistible administrative touch, viendra un peu égayer le tableau. 

Avec Jean-Lucien, vous touchez au paradigme du paradoxe

Cet intertitre n’est pas là que pour montrer qu’on a du vocabulaire, chez DeplacementsPros. Pas que. C’est aussi pour décrire le hiatus oxymorique (et bim, vocabulaire !) qui vous sépare, Jean-Lucien et vous. Car enfin comment est-il possible de considérer une contrainte comme un privilège et inversement ? Hein ?

American Airlines contribue à cette confusion. En 1981, la compagnie lance le premier des grands programmes de fidélité aériens. AAdvantage permet au voyageur fréquent d'accumuler des miles, d’obtenir des statuts, d'accéder à des salons. Pour Jean-Lucien, c’est une récompense. Pour vous, c’est le relevé statistique d’une certaine lassitude. Idem pour le surclassement : Jean-Lucien voit un siège plus large et une coupe de champagne. Vous voyez surtout les milliers de miles qu’il a fallu parcourir pour gagner le droit de ne pas s’asseoir tout à fait au fond de la soute.

Mais, à défaut d’avion, vous pourriez vous déplacer en train, en calèche ou en gyropode que Jean-Lucien vous considèrerait de toute façon en voyage alors que n’êtes qu’en déplacement : vous allez nulle part et votre bureau vous y accompagne. Nulle part, en effet : dans son Introduction à une anthropologie de la surmodernité, le directeur d’études à l’EHESS Marc Augé parlait en 1992 de “non-lieux” pour désigner les espaces standardisés comme les aéroports, les autoroutes ou les hôtels. C’est une manière, jolie et savante, de dire qu’après trois nuits entre un Hyatt, un Hilton et un Marriott, vous ne savez plus très bien dans quelle ville vous êtes, mais vous reconnaissez parfaitement la moquette.

5-4, c’est le score. “Football Total”, c’est le titre de l’Equipe du lendemain. “Masterpiece”, c’est le mot qui revenait le plus souvent dans la presse internationale. Vous n’étiez pas au Parc avec Jean-Lucien, mais vous l’avez quand même vu, ce PSG-Bayern d'anthologie. En replay. Sur l’écran de votre smartphone. Dans un hôtel de Shanghai. Ah non, de Hong Kong, en fait.

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