[Casual Friday] Le road warrior est mort, vive les vidéos de bébés pandas !
Il est 5 h 42. Vous êtes dans un aéroport européen, un café dans une main, votre passeport dans l’autre. Ça fait 24 heures que vous avez quitté votre domicile et vous êtes épuisé. Mais ne vous plaignez pas : autrefois, vous auriez déjà traversé trois fuseaux horaires, dormi quatre heures et négocié un contrat avant le petit-déjeuner. Votre collègue de 27 ans qui devait vous rejoindre vient d’annuler son déplacement : il avait « besoin de préserver son équilibre ». Pauvre chou. Mais où sont passés les vrais voyageurs ? Ceux qui connaissaient les lounges des cinq continents mieux que leur propre salon et considéraient la bonne gestion du jet lag comme une compétence à faire figurer sur son CV ?
Le road warrior n’a pas été inventé par un directeur commercial sous produit euphorisant. L’expression vient du vocabulaire américain des routiers, des VRP et de tous ceux qui passaient leur vie « on the road ». Mais pas genre Jack Kerouac à fumer des pétards avec des hippies et à jouer du Joan Baez à l’harmonica autour d’un feu de camp, hein : quelque chose de plus viril, disons. « Road Warrior » est d'ailleurs le sous-titre du premier Mad Max sorti en 1981. Ça donne l'ambiance.
Ce concept s’est imposé dans le monde de l’entreprise dans les années 1980 et 1990, lorsque la mondialisation a transformé les cadres en grands voyageurs aussi férus des stratégies commerciales les plus retorses que des différents types de moquettes recouvrant les salons d'aéroport, comme quoi la virilité n'est pas ennemie d'un certain raffinement.
On connaît l'histoire et l'on sait donc à quel point les circonstances étaient alors idéales pour voir émerger ce genre de cadres très dynamiques : depuis 1978, les États-Unis libéralisent leur transport aérien, les compagnies développent les réseaux en étoile, multiplient les fréquences et développent les grands programmes modernes de fidélité aérienne. Le salarié ne voyage plus seulement pour rejoindre un client. Il voyage aussi pour gagner des miles, atteindre un statut et obtenir le droit de monter dans et descendre de l’avion avant les autres.
C’est ainsi qu’est née cette curieuse aristocratie du déplacement. Le road warrior savait quel lounge proposait les meilleurs œufs brouillés à Heathrow, quelle rangée permettait de sortir rapidement à Francfort et quel hôtel de Singapour reconnaissait ses clients rien qu’au son de leur voix. Il ne connaissait pas forcément toutes les pièces de son domicile et il lui arrivait d’oublier le prénom de ses gosses. Mais il avait une carte Gold.
L’âge d’or de l’épuisement triomphant
Pendant plusieurs décennies, passer sa vie dans les avions a donc été considéré comme un signe de réussite. Le voyageur fréquent était mobile, adaptable, disponible. Le monde de l’entreprise adorait cette créature qui ne demandait pas si le voyage était essentiel et si l’emploi du temps qui s’y rattachait était raisonnable : qui se contentait de se renseigner sur l’heure du départ et ses perspectives de surclassement.
À l’époque, prendre douze avions en quinze jours n’était pas nécessairement le symptôme d’un problème d’organisation : c’était une preuve d’engagement. Dormir dans un hôtel anonyme constituait une expérience internationale du dernier chic. Manger seul dans un restaurant d’aéroport, un signe de maturité. Quant au fait de ne pas voir Marie-Chantal et le petit dernier pendant plusieurs jours, il relevait d’une forme de leadership.
Le cinéma a immortalisé cette vie de rêve avec Up in the Air, le film de Jason Reitman sorti en 2009. George Clooney y incarne Ryan Bingham, un spécialiste des licenciements qui passe sa vie entre les avions, les hôtels et les voitures de location. Son objectif : atteindre dix millions de miles. Une ambition parfaitement rationnelle, à condition d’avoir renoncé à toute autre forme d’existence. Qui est-on pour juger ?
Puis la fragilité est devenue une politique interne
Après le 11-Septembre, les crises sanitaires et les risques sécuritaires les plus invraisemblables, la notion de duty of care s’est installée dans les politiques voyages. Il ne suffisait plus d’envoyer un collaborateur à l’autre bout du monde, il fallait encore savoir où il se trouvait, vérifier qu’il était en sécurité et, si possible, éviter de le laisser dormir dans un aéroport visé par des missiles ennemis ou sans moustiquaire à Chikungunya-City.
Bref, un luxe de précautions et le début des complications. En 2021, la norme ISO 31030 est même venue formaliser les bonnes pratiques de gestion des risques liés aux déplacements professionnels. Depuis lors, c’est officiel : le voyageur n’est plus seulement une ressource disponible, il est devenu une personne à protéger.
Oui, une personne. Un peu fragile, tout de même. Prête à mettre en avant son sommeil, sa santé mentale, sa vie de famille et sa vie tout court. Et qui, parfois, regarde même des vidéos de bébés pandas sur son smartphone. Trop choupinet.
Car le jeune salarié moderne ne se contente plus d’accepter le billet d’avion avec gratitude. Il pose des questions. Pourquoi partir dimanche soir ? Pourquoi trois correspondances ? La réunion peut-elle se tenir en visioconférence ? Et, question certainement scandaleuse pour les générations précédentes qui auraient envisagé le peloton d’exécution pour qui la posait alors : « Est-ce que je peux ne pas venir ? »
Et pourquoi pas des tables de ping-pong et des babyfoots dans les open spaces, tant qu’on y est !
Un road warrior sur justificatif
Les délicatesses d’entreprises qui confondent RSE avec KPI, la vulnérabilité manifeste des jeunes générations, la visioconférence et le télétravail n’ont pourtant pas supprimé le voyage d’affaires. Ils lui ont juste intimé l'ordre de se justifier.
Le voyageur d’affaires n’est donc pas mort avec le road warrior. Il est devenu un être rationnel et sélectif.
Il part pour une négociation importante, une opération industrielle, un congrès majeur ou un client que l’on ne peut décemment pas rencontrer depuis une cuisine transformée en bureau, même en considérant l’option “Flouter l’arrière-plan”. Il ne voyage plus pour prouver qu’il est courageux et loyal, il voyage parce que la valeur de son déplacement est censée être supérieure à son coût.
Nuance subtile, mais révolutionnaire.
Désormais, avant de monter dans l’avion, il faut démontrer que le déplacement est nécessaire, sécurisé, rentable, compatible avec le bien-être du collaborateur, et que l’aéronef emprunté est bien doté du Starlink permettant le visionnage de bébés pandas sur Youtube.
Désormais, le voyageur d’affaires connaît davantage le fonctionnement de Notilus* que les subtilités du programme Flying Blue*. Il aime gagner des miles, oui. Mais ce qu’il préfère, surtout, c’est ne pas perdre sa soirée, sa santé et, accessoirement, Marie-Chantal.
(*) Flying Blue est le programme de fidélité du groupe Air France-KLM; Notilus est un outil de validation des déplacements professionnels.