[Casual Friday] Les prises électriques sont-elles 100% pur port ?

Londres-Heathrow. Il vous reste quarante minutes avant l’embarquement, deux réunions à préparer et 7% de batterie. Vous repérez enfin une prise libre. Vous n’êtes pas assez rapide : un morveux de 5 ans vient d’y brancher sa tablette. Comment faire comprendre à sa maman que votre vie professionnelle est plus importante qu’un épisode de Pat Patrouille ? Une grande lassitude vous envahit. Alors vous prenez place à côté du gamin. “Lors d’une fête à la Grande Vallée, une montgolfière se détache accidentellement et s’envole avec Madame le Maire à son bord ! Ryder, Chase, Stella et Marcus vont devoir agir vite !” Finalement, c’est pas si mal, Pat Patrouille. Et puis, pas de regrets, la prise électrique partage un point commun avec son jeune utilisateur : elle est britannique.

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David Keller

David Keller

9 octobre 20266 min de lecture

airport power pilgrimage editorial usb
airport power pilgrimage editorial usb© DeplacementsPros / Image générée par l'IA

Comment rêver d’un monde en paix alors qu’on ne s’est jamais mis d’accord sur la forme d’une prise ?

La prise électrique est née dans un monde qui n’avait manifestement pas prévu de devenir mondialisé. À la fin du XIXe siècle, les réseaux électriques se développent localement, avec leurs propres tensions, leurs propres fréquences et leurs propres industriels. Thomas Edison défend le courant continu. George Westinghouse et Nikola Tesla popularisent le courant alternatif. Les villes s’équipent. Les pays légifèrent. Les fabricants vendent.

Et personne ne pense sérieusement à vous qui, cent trente ans plus tard, voudrez brancher votre ordinateur à Tokyo.

En 1904, l’Américain Harvey Hubbell dépose un brevet pour un connecteur électrique détachable. C’est l’un des ancêtres de la prise moderne. Puis les normes se multiplient. Le Royaume-Uni adopte, après la Seconde Guerre mondiale, sa prise de type G, massive, à trois broches et fusible intégré. La France développe son modèle à broche de terre. L’Allemagne popularise le système Schuko. L’Italie aligne pas peu fièrement trois broches, elles aussi. L’Australie les incline. La Suisse invente encore autre chose, parce que la Suisse invente toujours autre chose.

Résultat : il existe une quinzaine de grands types de prises dans le monde, selon la manière de compter les variantes. Les tensions vont généralement de 100 à 240 volts, les fréquences oscillent entre 50 et 60 hertz et les fiches ont souvent moins de chances de s’entendre entre elles que la Commission européenne sur la politique énergétique.

Warning : ce qui vient d'être dit implique qu'il ne faut pas considérer l’adaptateur comme l’équivalent de la baguette de la Fée Électricité : il ne pratique pas la magie. Il change la forme de la fiche, ça oui, mais il ne change pas la tension. En d’autres termes : il permet à votre chargeur de se brancher, pas nécessairement à votre appareil de fonctionner. Caramba, encore raté !

Quand le problème était surtout capillaire

Pendant longtemps, l’absence du bon adaptateur constituait un désagrément psychologiquement et physiologiquement gérable. 

Vous arriviez dans votre chambre d’hôtel, vous découvriez que votre rasoir ne pouvait pas se brancher et vous faisiez semblant d’assumer ce style négligé. Ou encore vous renonciez au sèche-cheveux : une serviette ou cette étrange soufflerie murale qui semble avoir été conçue pour ne pas incommoder les mouches. Au pire, votre nature capillaire étant ce qu’elle est, vous alliez devoir supporter jusqu’à votre changement d’entreprise le quolibet “Marge Simpson”. Pénible mais non léthal. 

On ne parle pas ici de Cro-Magnon : le voyageur d’affaires de 2008 pouvait très bien oublier de recharger son téléphone sans mettre immédiatement en péril toute son existence. Un appel manqué restait un appel manqué. Et si en plus il s'agissait de Jean-Lucien, on n’allait pas pleurer. Un billet d’avion était encore un morceau de papier imprimé. Un rendez-vous pouvait survivre à l’absence de géolocalisation.

Le moment de bascule

Puis le smartphone advint et vous savez très bien que la Pat Patrouille va rendre compliqué le fait de : 

  • présenter une carte d’embarquement numérique

  • être informé d’un changement de porte

  • ouvrir une réservation d’hôtel

  • commander un VTC 

  • valider une authentification à deux facteurs. 

Rayer la mention inutile… Ah, tiens, il n’y en a pas !

Les aéroports ont mis un peu de temps à comprendre que le chargeur ressemblait de plus en plus à un cordon ombilical. Puis ils l’ont compris. Mais pas assez. La prise demeure une ressource rare et cette réalité induit des comportements qui frisent la révolution éthologique…

Des voyageurs renoncent à une partie de leur dignité en s’asseyant par terre à proximité d’un mur muni du sésame. Certains - amateurs de Marvel, vraisemblablement - se prennent pour Electro et s’imaginent que fixer d’un regard intense leur chargeur diminuera d’autant le temps de charge. D’autres négocient avec un inconnu : “Vous en avez encore pour longtemps ?”, une question d’apparence anodine qui, dans un terminal aéroportuaire, peut revêtir plus d’agressivité qu’il n’y paraît.

Une prise dans chaque port

Bien sûr, les plus attentifs ont remarqué qu'on avait insensiblement glissé vers les ports USB, abandonnant les prises électriques à la papa. Et chacun de se figurer que l’Humanité, dans sa grande Sagesse, avait au moins tiré les leçons des complications causées par le manque de standardisation des systèmes.

Raté ! Désormais, l’USB de type A est en train de se faire supplanter par le type C. 

L’Union européenne n’y est pas pour rien mais, à vrai dire, c'est pour la bonne cause : elle tente de mettre un peu d’ordre dans ce bazar avec la directive sur le chargeur commun. Depuis le 28 décembre 2024, la plupart des smartphones vendus dans l’Union doivent pouvoir être rechargés en USB-C. Les laptops ont rejoint le mouvement le 28 avril dernier.

Le câble USB-C ne résout pas tout. Tous les ports ne délivrent pas la même puissance, tous les câbles ne se valent pas et un ordinateur ne se recharge pas comme des écouteurs. Mais la standardisation réduit au moins le nombre de chargeurs à transporter et augmente les chances de trouver, dans un aéroport, un port compatible. Jusqu’à l’USB de type D, du moins.

Le FBI s’en mêle

Mais on n’est pas sorti d’affaire pour autant : en avril 2023, un rapport du FBI alertait contre les risques du juice jacking. Derrière cette expression qui donne soif (le juice en question n'est rien d'autre que le jus, comme « courant électrique », dans une inhabituelle union entre argot et slang), se cache une pratique reposant sur un principe assez simple : un port USB ne transporte pas seulement de l’électricité. Il peut aussi faire circuler des données. Lorsqu’un voyageur branche son téléphone sur une borne publique, il ne le relie donc pas forcément à une simple prise. Il peut, techniquement, le relier à un ordinateur miniature dissimulé derrière la façade. 

Particulièrement dans les hôtels et les aéroports, ajoute le FBI. Quand ça veut pas, ça veut pas.

En gros, dans pareil cas, c’est du donnant-donnant. Alors que, l’œil humide, vous remerciez la borne publique pour les 12% d’énergie qu’elle vient de prodiguer à votre cher smartphone, celle-ci, si elle pouvait parler, vous répondrait : “De rien, Frérot, moi je viens de tirer l’ensemble de tes moyens de paiement, de tes mots de passe, de ton carnet d’adresses et de tes messages (je savais pas que tu causais encore avec Marinette, enfin, pas de cette façon), allez, Frérot, grouille-toi, ton avion décolle dans 20 minutes. Bon voyage !”

Du donnant-donnant, donc, mais pas win-win. Le FBI (qui avait quand même une autre gueule sous Edgar J. Hoover, mais c’est un autre sujet) préconise, pour votre recharge, l’utilisation d’une prise électrique classique (éternel recommencement !) ou d’un chargeur externe. Ah oui, tiens, on n’y aurait pas pensé.

Sauf que le chargeur externe, il est dans le deuxième tiroir de droite de la commode de votre salon de votre pavillon de Savigny-sur-Orge (pas loin d’Orly, quel dommage !). Pas grave, dans les aéroports, certaines boutiques ont la ravissante idée de vendre des chargeurs externes (elles ajoutent d’ailleurs généralement des adaptateurs de prises à leurs linéaires). Bref, les boutiques existent et leur gérant, pour de tels produits, exploite assez brillamment la stratégie dite du serrurier (ou du plombier), soit la fixation du prix au regard de l’urgence à obtenir le service - le bien, en l'occurrence : le chargeur externe. 

Finalement, ça va, ça reste raisonnable : c’est le même tarif que celui de Savigny-sur-Orge. Non, pas celui du tiroir du salon, celui du garage pour recharger votre SUV.

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