[Casual Friday...
Chaque vendredi, DeplacementsPros vous gratifie d'une histoire décalée, drôle, étonnante, détonante ou les quatre à la fois, en lien plus ou moins ténu avec le business travel. De quoi finir la semaine en pente douce…]
Ce sont des phrases habituelles pour un voyageur d’affaires en zone d’attente d’aéroport - lounge ou salle d’embarquement, selon le statut. Sauf à souffrir de pathologies dûment répertoriées par la psychiatrie moderne, elles ne sont formellement prononcées que lorsque ledit voyageur est accompagné. Dans le cas contraire, elles le sont in petto, intérieurement. Dans les deux cas, elles sont très touchantes car tellement révélatrices de l’optimisme qui nous anime…
“Je vais juste répondre à un mail”
Nota bene : le mot important, dans cette phrase, n’est pas “mail”. C’est “juste”.
“Juste”, c’est cet adverbe modeste dont la candeur est inversement proportionnelle à son nombre de lettres. Vous allez effectivement répondre à un message électronique de nature professionnelle. Puis à la réponse de votre interlocuteur. Puis à la précision qu’il vous demande. Puis à la précision concernant la précision. Non, pas celle-là, l’autre. Au bout de vingt minutes, vous êtes devenu le chef de projet intérimaire d’un sujet dont vous ignoriez jusqu’à l’existence ce matin.
Vous vous étiez fait à l’idée d’avoir à choisir, sur la plateforme de divertissement de la compagnie, entre un bon film vu dix fois et un film de Luc Besson avec Mel Gibson et Meg Ryan. Finalement, vous allez vous épargner ce dilemme. Car ce projet, il faut bien le bosser au final. C’est bien les billets full flex, quand même.
“Je dois absolument prendre cet appel”
D’un adverbe, l’autre. Cette fois-ci, c’est “absolument”. Calmez-vous. Vous ne devez pas prendre cet appel absolument car vous n’êtes absolument indispensable à rien. Utile, oui. Indispensable, non, absolument pas. Ou alors pas tout de suite forcément, là, avant d’arriver en douceur à destination.
Mais parce qu’il y a toujours une bonne raison - un client important, un comité de direction, un arbitrage - vous répondez à cet appel en vous berçant de la belle illusion sus-décrite. Votre interlocuteur a conscience que votre avion décolle dans quarante minutes et vous rassure : “Je vais être très bref”. Aïe ! Ça commence très mal. La littérature scientifique est peu disserte sur le sujet mais on sait d’expérience que ce genre d’entrée en matière implique une conversation qui avoisine tranquillement le temps moyen d’un Paris-Genève.
Ce n’est pas à “Je vais être très bref” que vous avez raté votre avion. C’est peut-être plus sur : “Ok, merci pour tes réponses. Bon vo… Ah non, attends, j’aimerais voir un dernier point.”
“Je n’ai pas besoin de wifi”
Mise en garde : “Je n’ai pas besoin de wifi” ne doit pas être confondu avec “Je n’ai pas de wifi”. “Je n’ai pas de wifi” est un prétexte fallacieux - et de moins en moins crédible à mesure que le réseau s’étend - pour ne pas bosser.
“Je n’ai pas besoin de wifi”, c’est autre chose. “Je n’ai pas besoin de wifi” est une incantation. Vous vous la répétez à ce moment précis : vous êtes dans un terminal d’aéroport effectivement dépourvu de réseau - ça existe encore, vous venez de vous en apercevoir. Certes, vous dites-vous, cette présentation sur laquelle vous deviez travailler durant vos quatre heures de trajet avant de la présenter à votre client d’Istambul, est nativement stockée dans le Cloud.
Mais - héhé, pas si bête - vous l’avez téléchargée. Quand déjà ? Ah tiens, mardi dernier. C’est le jour où vous avez écrit le paraphe introductif. Vous ouvrez le document en scandant votre mantra “Je n’ai pas besoin de wifi”, invoquant les faveurs de divinités que vous avez totalement négligées jusqu’alors. Il y est bien le premier paragraphe, il manque juste les cinquante-sept suivants.
Le client à qui le document était destiné ne se contente pas de la particularité d’être stambouliote. Il est en outre votre plus gros client. Celui sur lequel repose votre carrière, le respect de votre hiérarchie et la pitance de vos trois enfants. C’est quand vous avez enroulé autour de votre cou la chaîne de la chasse d’eau des toilettes “hommes” du deuxième étage du Terminal 3D que vous l’avez raté, votre avion.
“Je ferme les yeux cinq minutes”
Non mais franchement. Vous êtes sérieux ? Pour qui nous prenez-vous ? Pour qui vous prenez-vous ? Et ce n’était pas une sieste, donc. Une pause visuelle ? Un moment introspectif ?
Il faut savoir que le lounge comme la salle d’embarquem…
Non, on s’arrête là. A ce niveau d’immaturité professionnelle, les mots nous manquent.
Ah oui, et en plus d’avoir raté votre avion, un fil de bave décore le col de votre veste à vingt sacs.
“J’ai largement le temps”
Notons pour commencer que cette phrase connaît de nombreuses variations dont, par exemple, “La porte est juste à côté”.
En tout cas, c'est un marqueur de vraie confiance en soi et du début des problèmes.
Vous avez calculé. Vous avez vérifié l’heure d’embarquement. Vous connaissez cet aéroport. La porte est donc à côté. Vous avez re-donc largement le temps. Ce raisonnement possède un défaut tout aussi discret qu’irritant : il ne tient compte de rien. Ni du détour par les toilettes. Ni du café. Ni de la queue au duty free... De rien.
Toujours soucieux d’édifier ses lecteurs, DeplacementsPros vous propose de compléter la lecture plaisante de cet article par un peu de documentation scientifique. En 1994, les chercheurs Roger Buehler, Dale Griffin et Michael Ross ont étudié ce phénomène sous le nom de planning fallacy, l’erreur de planification. Nous sous-estimons régulièrement le temps nécessaire à une tâche, même lorsque notre propre passé nous fournit la preuve que nous avons tort.
Rassurez-vous, ici, vous n’êtes donc pas victime d’un absurde excès de confiance. Vous n’êtes que la victime tellement humaine d’un biais cognitif. Certes, un peu plus gênant parce que vous avez répondu à cet appel auquel vous deviez absolument répondre et que le changement de porte vous a échappé. Elle s’est éloignée, votre porte. Votre avion itou. Votre client d'Istanbul, n’en parlons pas. Quant à votre perspective de promotion interne, elle se trouve entre la Mosquée bleue et le Palais de Topkapi.
“Ils ne vont quand même pas partir sans moi”
Phrase ultime. Vous croyez (vous croyez décidément beaucoup de choses) que l’importance de votre billet impose à l’avion une forme de solidarité. Il y a pourtant 350 voyageurs à bord, un équipage, des procédures, des horaires, des correspondances et une compagnie qui n’a pas prévu de transformer chaque retard individuel en débat philosophique.
Le final call sonne comme une dernière chance, ce qui ne constitue pas une invitation à négocier. Pourtant, alors que vous entendez “dernier appel”, vous traduisez par “ultime délai raisonnable”. Et raisonnable, ça ne l’est pas.
Quand le personnel au sol vous annonce que l’embarquement est terminé, votre mail à Chantal Dubuis, la réponse au call de votre N-1, votre “instant de récupération” ou vos emplettes au duty free vous semblent d’une futilité infinie. Les bras ballants, le col de votre veste taché, vous ne parvenez pas à quitter la salle d'embarquement, vos yeux fixent le tarmac d’où, dans quelques minutes, un avion décollera pour Istanbul. Et vous vous répétez une dernière phrase. Mais celle-là, on ne la mentionnera pas dans cet article, car elle est vraiment pleine de gros mots.