Casual Friday...
Chaque vendredi, DeplacementsPros vous gratifie d'une histoire décalée, drôle, étonnante, détonante ou les quatre à la fois, en lien plus ou moins ténu avec le business travel. De quoi finir la semaine en pente douce…
La valise n’est pas une boîte, c’est un problème
Sur le papier, tout est simple. Vous disposez d’un volume donné. Vous devez y faire entrer un certain nombre d’objets. Chaque objet possède une masse, un volume, une forme, une vulnérabilité et une utilité professionnelle. Le tout doit respecter une contrainte supplémentaire : le curseur du zip qui ceint la valise doit pouvoir glisser de sa butée inférieure à sa butée supérieure, un trajet qui correspond à environ 75% du périmètre du fameux bagage.
Un parcours sans encombre de ces quelque 142 centimètres [(55 cm*2 + 40 cm*2) x 0,75] de fermeture éclair implique une rationalisation poussée de l'agencement interne du bagage. Les mathématiciens, qui sont généralement friands de randonnée, étudient ce casse-tête sous le nom de Problème du sac à dos. Il s’agit de sélectionner et de placer les objets dans un espace limité en optimisant la valeur de chaque centimètre carré en fonction de l'utilité desdits objets. Dans votre cas, la valeur d’une chemise fraîche et blanche est élevée si vous avez une réunion à 9 heures. Celle d’un maillot de bain, nettement moins, désolé.
Mais le voyageur d’affaires ajoute une difficulté dont les mathématiciens, avec leur pauvre Lafuma, se contrefoutent : il veut optimiser le volume sans froisser son costume, en protégeant son ordinateur, en le gardant directement disponible (tout comme la trousse de toilette) en prévision du contrôle de sécurité, en conservant une paire de chaussures présentable, et en gardant un espace libre pour un cadeau typique des régions traversées (éviter l'escalope milanaise, cependant) destiné à son gamin, cadeau qui ne sera finalement pas acheté mais il ne le sait pas encore.
Pourquoi traîner son problème en cabine ?
On l'a dit plus haut : une valise de 55×40×20 centimètres représente 44 litres de volume théorique. En pratique, il faut soustraire, selon les modèles de valise, la coque, les renforts, les angles, les poches, les rails de la poignée et les roues. Autant tabler sur 35 à 40 litres réellement utilisables. Alors une question brûle les lèvres : pourquoi le voyageur d'affaires n'utilise-t-il pas une valise disposant d'un espace plus substantiel ?
La réponse est contenue non pas dans la valise mais dans la question : le voyageur d'affaires utilise une valise aux dimensions modestes parce qu'il est un voyageur d'affaires. Et en tant que tel, il est hors de question qu'il poireaute autour d'un tapis roulant pour récupérer son bagage. Ni qu'il risque qu'il soit égaré. Le volumineux sac siglé Scubapro, il le laisse à cet individu au teint hâlé qui tient absolument à faire savoir au monde entier qu'il part à Hurghada pour explorer les fonds de la Mer Rouge; cette valise de la taille d'un container, emmaillotée par cinq kilos de film plastique, il la cède au voyageur "affinitaire". Lui, c'est bagage cabine.
A propos de perte de bagage, je succombe ici à une tentation très peu scientifique, en dépit de la promesse du titre de cet article : le journalisme dit gonzo, celui où le journaliste se met en scène, parle à la première personne. Je suis à Malte, en 2024 je crois, lors d'un forum APG World Connect. Je suis arrivé la veille et au petit-dej, je tombe sur Jean-Louis Baroux, fondateur d'APG, en train de composer son breakfast au buffet. La suite en dialogue :
- Tiens, David, tu vas bien ?
- Très bien, si ce n'est qu'on m'a paumé ma valise...
- Comment ça ? Tu l'avais mise en soute ?
- Euh... oui
- Mais personne ne fait ça !
Cette dernière réplique fut prononcée comme une évidence, sans que Jean-Louis Baroux ne lève même la tête de l'assiette qu'il était en train de garnir d'un trio de veal saussages. Ce monsieur est, de mes connaissances, certainement celle qui connaît le mieux le monde de l'aérien. Embarrassé par ma propre candeur, le rouge aux joues, je n'ai rien trouvé à répondre, ai alors renoncé à mon 3ème kilo d'oeufs brouillés. Et ai retenu la leçon.
Quadrature du cercle : faire rouler le problème
Dès lors que le bagage ne doit donc pas quitter le voyageur d'affaires, la question de son acheminement se pose. Pendant des siècles, le voyageur l'a porté à bout de bras, ce bagage, ou bien l’a confié à un porteur (personnel aéroportuaire, domestique, cousin issu de germain, esclave). La valise à roulettes n’est donc pas une évidence historique. Elle est même d’abord perçue comme un objet un peu étrange, si ce n'est comme une insulte à l'élégance, voire à la bienséance.
En effet, en 1972, l’Américain Bernard Sadow frise le génie en imaginant une valise équipée de quatre roulettes et d’une sangle. Selon Jérôme Barthélémy, directeur général adjoint et professeur de stratégie et de management à l'ESSEC, cette invention est l'un des plus beaux exemples de bisociation, soit la combinaison de deux éléments non liés pour en créer un troisième. Bernard a eu beau aller piocher l'idée de la roue 3.500 ans en amont, son invention est un flop commercial.
Preuve ultime que le savoir humain est cumulatif, c'est Robert Plath qui, quinze ans plus tard, en 1987, crée "notre" valise verticale à deux roues et poignée télescopique. A partir de là, Robert Plath fait quatre choses. 1 : il baptise son invention "Rollaboard". 2 : il quitte son emploi de pilote chez Northwest Airlines pour commercialiser la chose alors que les early adopters que sont les équipages aériens et les voyageurs fréquents commencent à se l'arracher. 3 : il devient riche. 4 : il devient très riche.
La valise à roulettes n’a donc pas été inventée pour permettre aux vacanciers d'emporter plus de tongs ou de ramener davantage de boules à neige. Elle l'a été pour des gens qui n’ont pas de temps ou d'énergie à perdre pour porter leurs affaires. La valise à roulette est corpo jusque dans son ADN en même temps qu'elle matérialise une conception très contemporaine du voyage d’affaires : le temps vaut plus que l’argent. Surtout que l’argent est celui de l'employeur.
Physique des matériaux
Mais revenons au remplissage de la valise et aux leçons que nous prodigue la science au service de cet art délicat. Vous commencez par les vêtements. Les chemises sont roulées. Les sous-vêtements sont roulés. Les chaussettes sont roulées. À ce stade, vous contemplez avec une certaine satisfaction l'assortiment de cylindres textiles qui s'apprête à accueillir votre gros pull.
Oui, il est gros. En fait, nous sommes en juin et vous vous avouez enfin que vous l'avez emporté pour tester la housse de compression qu'un Pierre Bellemare d'Instagram a réussi à vous vendre (vous n'êtes pas raisonnable, non plus). Il s'agit d'une poche à fermeture éclair et à sangles qui promet de transformer un pull, et même un gros pull donc, en galette fibreuse. Vous appuyez sur un bouton. Vous chassez l’air. Le pull perd la moitié de son volume et vous éprouvez la satisfaction d’un ingénieur de la NASA lors du lancement d'Apollo 11.
Mais il faut vite revenir sur terre : la compression ne peut pas tout régler. Un pull peut devenir compact, une veste structurée, beaucoup moins. Un costume n’est pas une serviette de plage : il possède des épaules, des revers, une doublure, des coutures et une honorabilité. Le problème est d’ailleurs moins le volume que la déformation. Une chemise froissée peut se repasser. Une veste comprimée ou même simplement écrasée dans un angle pendant plus de trois heures peut prendre une forme évoquant davantage la production sculpturale de Jean Dubuffet que le prêt-à-porter.
Il reste à présent à aborder le sujet sensible des chaussures. Le soulier contient en lui une opportunité : il est creux et peut avantageusement se transformer en un écrin du meilleur effet pour une, deux ou trois paires de chaussettes (roulées) ainsi que de menus objets : clés, bijoux (alliances, notamment), amulettes, bimbeloteries et colifichets. L'emplacement naturel de la chaussure est l'angle de la valise, du moins pour les ressortissants de pays de l'OCDE.
Bouclons-la
Résumons ce que géométrie euclidienne et physique des matériaux nous enseignent. Les chaussures prennent les angles. Leur intérieur accueille les chaussettes. Les vêtements souples amortissent les objets rigides. L’ordinateur est placé contre une paroi protectrice. Les chemises restent à bonne distance du shampooing. La fermeture éclair est priée de ne pas commenter.
Et revenons à l'arithmétique pure par le biais de la soustraction. Car le meilleur moyen de maîtriser la technique bagagière consiste quand même à ne pas emporter tout ce qu'on considère comme indispensable a priori. Par exemple, une veste peut être portée deux jours. Une chemise peut survivre à une nuit sur cintre. Une paire de chaussures peut servir à plusieurs rendez-vous - les chaussettes, pas forcément. Quant à ce troisième costume, il ressemble à s'y méprendre à la version textile du troisième plan stratégique de votre entreprise : rassurant, mais rarement utilisé.
Vous refermez enfin votre valise. Elle pèse 8,4 kilos. La compagnie en autorise 8. Vous retirez la boîte de calissons, la glissez dans votre pochette. Vous ne gagnez que 250 grammes, une vague envie de pleurer vous étreint. Pourtant, vous arrivez bien à Milan muni de votre Rollaboard du 21ème siècle. Le costume est froissé, les chaussures ont survécu, l’ordinateur est intact et la physique, une fois encore, n’a pas été vaincue. Elle a juste été facturée d'un supplément de 52 € car, non, vraiment, la soute n'est pas une option.