#AWFT20 – Le business traveler a-t-il toujours la classe ?

#AWFT20 - Le business traveler a-t-il toujours la classe ?

Les 5 et 6 novembre prochains, le forum A World For Travel s'interrogera sur notre façon de voyager demain, et le business travel n'échappera pas à cette remise en cause. Signe des temps : la perception même du voyageur d'affaires, autrefois auréolé de prestige, est en plein bouleversement.

C'était avant. Les décennies 1970, 1980, 1990, ces années où, sans nul doute, l'une des figures héroïques d'alors se trouvait à Heathrow, JFK International, Tokyo-Haneda ou Paris-CDG, costume-attaché case, façon Bernard Tapie (piles Wonder fournies), en perpétuel mouvement, de tarmac en séminaire, de business class en rendez-vous client. Ces 30 Glorieuses du voyage d'affaires sont derrière nous.

On voyage toujours (sauf quand un virus s'en mêle), bien sûr, mais en tirer reconnaissance et prestige, il ne faut plus trop y compter. Voyager - notamment à l'international - était, au sein de l'entreprise, davantage qu'une nécessité attachée à sa fonction : un véritable marqueur de position, le signe tangible d'un pouvoir.

Lutte des classes

Daniel-Georges Lévi a, quelque vingt années durant, multiplié les aller-retours entre la France et les Etats-Unis, jusqu'au magic kingdom de son ancien employeur : "Chez Disney, la politique voyage était très clairement une politique de classe - et le demeure avec, cependant, des budgets plus restreints. On voyageait en éco jusqu'au titre de directeur. Puis en Business jusqu'au statut de senior VP ; et en First au-delà". Président d'une filiale du groupe d'entertainment en France, Daniel-Georges avait donc droit à la Première : "Bien sûr, c'était un facteur de prestige. Mais de jalousie, aussi. Cette manière de faire peut vraiment froisser l'égalitarisme français".

Tout en regrettant ce tropisme hexagonal, il n'en critique pas moins cette ultra-hiérarchisation à l'américaine, parfois aberrante : "Le titre n'est pas forcément lié directement à la fonction. J'ai le souvenir d'un collaborateur qui travaillait avec moi en France. Il est promu à un poste européen. Restructuration, je fais en sorte qu'il me rejoigne en France. Il revient auprès de moi mais avec le titre de senior manager. Quelques temps plus tard, réunion aux Etats-Unis. Il n'a pas compris son exclusion de ce voyage car son titre lui donnait ce droit, mais sa fonction ne le justifiait absolument pas !" La légère impression d'un déclassement, dans un monde partiellement déchu, qui se divisait en deux catégories : ceux qui ont leur billet, et ceux qui restent.

Digital

La politique voyage d'un grand groupe peut cependant revêtir davantage de rationalité. C'est le cas au sein de LVMH. Stéphane Baschiera, président de Moët & Chandon : "La politique voyage est claire : tout le monde en éco pour des vols de moins de 3 heures ; tout le monde en Business pour des vols plus longs." Tout homme de champagne qu'il est, Stéphane Bashiera ne vit pas dans une bulle et, en dépit de cette distinction purement utilitaire, il reconnaît : "Oui, bien sûr, voyager dans la Business d'Air France pouvait conférer un certain prestige à une certaine époque ; comme ça devait être le cas pour un voyage pour New-York à bord du France dans les années 30. Mais ce n'est plus le cas."

C'est un membre du très select Club 2000 d'Air France qui parle, bien conscient que l'aura, en 2020, se mesure davantage au nombre de ses followers sur Twitter. Que s'est-il donc passé ? "Je crois que les raisons sont plus globales que la seule perception du voyage d'affaires, poursuit-il. La digitalisation de notre économie a engendré une modification de l'organisation des entreprises : on travaille désormais davantage par projet, par cellule. En conséquence, la pyramide s'est aplatie".

Du haut de cette pyramide hiérarchique, un siècle d'entreprenariat traditionnel nous contemple. Qui, progressivement d'abord, puis de manière exponentielle à la faveur de l'avènement des NTIC, se range tranquillement dans les livres d'histoire, dont les héros - voyageurs, mais pas seulement - sont quelque peu fatigués. Le prestige du business traveler ne serait donc que la victime collatérale d'une perception plus globale du monde du travail, davantage basée sur la nature de son activité que sur les titres, statuts et privilèges afférents.

Mythes

Nicolas Beretti, fondateur du cabinet de conseil BrainsWatt et zélateur de l'économie régénérative, partage cette analyse : "Il y a, au départ, la mort d'un mythe. Celui du cadre qui sacrifie sa vie à sa carrière. La vision du travail de ceux qui ont aujourd'hui, disons, 35 ou 40 ans ou moins a quelque chose de désenchanté. Le travail, ce n'est plus seulement le pouvoir, l'élévation sociale... C'est aussi la crise économique, le burnout, le chômage, la surconsommation. Et l'homme d'affaires toujours entre deux avions est l'un des symboles de cette perte de sens, de ce déséquilibre au détriment de sa vie et de son épanouissement personnels."

Mais l'affadissement de l'aura du business traveler est aussi la conséquence d'une démocratisation expresse du voyage en général, du voyage aérien en particulier. En l'espèce, le booster qu'ont constitué les compagnies low cost agit fortement. Nicolas Beretti : "Quand on peut voler à l'autre bout de l'Europe, voire jusqu'aux Etats-Unis, pour quelques dizaine d'euros, forcément on apparaît moins comme un privilégié quand on le fait pour raisons professionnelles." La mort d'un autre mythe, en quelque sorte, que l'émotion suscitée récemment par l'annonce de l'arrêt de la production du Boeing 747 peut faire toucher du doigt aux jeunes générations.

Ecologie

L'autre grand sujet sociétal qui participe à ce changement de paradigme est bien sûr l'écologie. Christian Delom, en charge de l'organisation du forum A World For Travel : "Jusqu'à une époque relativement récente, un jeune diplômé pouvait être attiré par un poste où l'on voyageait beaucoup. Aujourd'hui, l'empreinte carbone trop importante d'une entreprise, ce qui inclut sa politique voyage, peut agir comme un repoussoir sur les jeunes talents".

En octobre 2018, le Manifeste pour un réveil écologique signé par quelque 20.000 étudiants de grandes écoles - HEC, Agro, Centrale Supélec, ENS Ulm, Polytechnique... - revendiquant leur volonté de ne pas travailler dans des entreprises polluantes, en fut une spectaculaire illustration.

Est-ce à dire que le voyage d'affaires verrait son image si dégradée qu'elle en passerait sans coup férir d'emblème du succès à acte honteux, pour reprendre la notion de "smygflyga" chère à Greta Thunberg ? Les propos de Daniel-Georges Lévi fournissent quelques éléments de réponse : "Ces réunions si fréquentes aux Etats-Unis auraient très bien pu, pour une partie d'entre elles, se tenir par Skype. Je crois que ces voyages servaient aussi de gratification, d'une façon symbolique mais aussi très concrète puisque nous pouvions utiliser nos miles accumulés pour des voyages privés. Quand Bob Chapek (devenu, en février dernier, le PDG de Disney, ndlr) est arrivé à la tête du département vidéo, il est allé visiter chacune des filiales plutôt que de convoquer leur président à Los Angeles ou à Miami. C'a été très bien ressenti".

Culture

Double information. D'une part, les outils de vidéoconférence peuvent - devront - se substituer aux voyages non essentiels. Mais d'autre part, la rencontre directe - et donc, dans certains cas, le voyage - reste irremplaçable pour certaines relations d'ordre commercial ou de management, comme dans le cas de Bob Chapek visitant ses équipes worldwide

Moins de voyages, et des voyages différents. Ainsi, le témoignage de Patrick Hayat, coprésident du club Tourisme & Management de HEC-ESSEC-ESCP, qui relativise dans le même temps la désaffection des Millenials à l'endroit du business travel : "Des voyages inutiles de 24 heures à l'autre bout du monde, non. Mais je vous assure que je ne connais pas un seul étudiant qui refuserait une mission de trois mois au Vietnam, par exemple. Pour découvrir, vivre une expérience, rencontrer une autre culture". Ah oui, c'est vrai, c'est ça aussi, voyager.