Sexe, Business & Travel (2/3) – Pendant les affaires, les affaires continuent

La prostitution, ce commerce obscur qui agrémente le voyage d’affaires ; d’affaires bien visibles, elles. Témoignages et explications de ce phénomène bien caché au fond des attaché-cases.

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Ce sont ces histoires qui n’arrivent qu’aux autres, qu’on ne raconte qu’en les conjuguant à la troisième personne. Ce sont ces histoires qu’on ne convoque qu’à partir d’une certaine heure, souvent entre deux verres, la plupart du temps entre hommes. Ce sont ces histoires qu’on délivre sur un mode tragique ou, du moins, navré, mais qui, curieusement, se ponctuent de clins d’œil et de sourires complices. Ce sont les histoires du voyage d’affaires et de la prostitution.

Disons-le tout net : nous n’avons pas de chiffres, seulement des témoignages, livrés sous condition du respect de l’anonymat. Ils concordent. Le phénomène n’est pas anecdotique, quelle que soit la destination. Côté offre – puisque c’est le vocabulaire consacré quand on parle de commerce, il y a bien sûr la prostitution des pays pauvres. Mais nul besoin de s’aventurer dans des contrées si exotiques pour avoir un accès direct aux relations tarifées. La prostitution est légale dans pratiquement tous les pays européens et quand elle est régulée par l’Etat, elle offre même des garanties de sécurité propres à encourager la consommation. C’est le cas, à des degrés divers, en Allemagne, Suisse, Autriche, Grèce, Turquie, Pays-Bas, Hongrie et Lettonie.

Comportements à risques

Qu’en est-il de la demande du côté des business travelers ? Un conseiller en sûreté-sécurité du voyage d’affaires explique : « La demande est là, sans aucun doute. Il y a la solitude, l’isolement, l’ennui. Et puis, surtout, un sentiment (loin de chez soi, ndr) de liberté, d’impunité, notamment en termes réputationnels, qui encourage les comportements à risques. L’alcool, la drogue, et, aussi, le recours à la prostitution, ces usages étant d’ailleurs souvent mêlés. »

Impunité en termes réputationnels, voire. Le même de raconter : « C’était à l’issue d’un dîner d’affaires bien arrosé, à Moscou. Un voyageur d’affaires français, travaillant pour une entreprise du CAC 40, décide de ne pas rentrer tout de suite à son hôtel. Il va boire un verre, se fait accoster par une prostituée et la suit pour faire ce que vous imaginez. Il s’est retrouvé littéralement à poil en plein centre de Moscou : c’était un guet-apens, la femme était un appât et trois hommes l’attendaient pour le dépouiller ». Sa vie fut sauve, sa réputation, moins. Licencié sur le champ après son retour en France.

Délit

Ce licenciement est-il légal ? Oui car, en France, l’achat de prestation sexuelle est un délit depuis 2016. Dans le cas d’espèce, l’entreprise peut aisément plaider que le collaborateur a eu recours à la prostitution même si l’acte n’a pas été consommé, que l’acte délictueux est donc établi au regard du droit français, nonobstant le droit russe en la matière. Et que, bien sûr, ce délit a été commis durant le temps de travail puisque c’est ainsi que la jurisprudence considère le voyage d’affaires, quelle que soit l’heure de la nuit et du jour.

Certaines entreprises, aux Etats-Unis notamment, pas en France à notre connaissance, précisent clairement leur politique en pareil cas. Alors qu’en décembre 2017, des employés d’Amazon (et de Microsoft) étaient impliqués dans une affaire de prostitution, un représentant de l’entreprise expliquait : « Le manuel de l’employé d’Amazon stipule qu’il est contre la politique (de l’entreprise, ndr) pour un employé d’avoir recours à des activités sexuelles à n’importe quel endroit de l’entreprise, mais aussi lors de voyages d’entreprise, des réunions d’affaires ou à des événements reliés à l’entreprise. » Et que contrevenir à cette politique est un motif de licenciement. Ici, le représentant d’Amazon parle d’activités sexuelles sans préciser « tarifées ». Une charte qui serait vraisemblablement jugée trop intrusive par le droit français.

Information ou formation ?

Qu’en est-il, en France, du devoir d’information des entreprises à ce sujet dans le cas de voyages d’affaires ? Une avocate spécialiste du droit du travail qui, elle aussi, désire conserver son anonymat, est catégorique : « Il y a bien, chaque année, l’obligation de diffusion du document unique d’évaluation des risques (DUER, qui oblige l’employeur à évaluer les risques éventuels et de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé des salariés de son entreprise, ndr), mais quoi ? Vous voudriez que l’entreprise dise ‘Il ne faut pas se faire une p…‘ ? Ce sont des adultes, non ? »

L’emportement de l’avocate est compréhensible : en posant la question, on est  soupçonnable de déresponsabiliser les clients de prostitués. Cependant, l’information pourrait être d’un autre ordre et porter sur la nature de la prostitution car il ne faut jamais sous-estimer l’ignorance de son prochain. Des études édifiantes réalisées aux Etats-Unis démontrent qu’une majorité (parfois jusqu’à 75 %) des salariés d’une entreprise sont inconscients du fait que la prostitution est, la plupart du temps, l’objet du trafic d’êtres humains et qu’elle est la forme la plus répandue de l’esclavage moderne. Des formations à ce propos ont été mises en place dans certaines entreprises américaines et britanniques.

Lap dance

Outre cette sensibilisation, on pourrait cependant relativiser la pertinence de l’ironie de l’avocate. En effet, il existe un autre type de prostitution dans le voyage d’affaires, bien plus imbriqué… aux affaires, justement. Et dans ce cas, la prostitution n’est plus forcément aussi clairement affichée. Il peut s’agir d’escort girls (cette litote !) « invitées » à des repas d’affaires pour rendre la soirée plus « agréable », « parfois présentées comme des collaboratrices de l’entreprise », nous précise un professionnel du tourisme d’affaires.

Même dans ce cas plus litigieux, l’avocate est inflexible : « L’entreprise française serait censée prévenir ses collaborateurs qu’il y aura peut-être des prostituées dans les dîners d’affaires ? Mais c’est impossible : l’entreprise se rendrait complice de ces agissements délictueux. Si l’entreprise française a des doutes à ce sujet, elle n’a qu’une solution : envoyer un recommandé à son client lui demandant formellement de ne pas avoir recours à de telles pratiques en présence de ses collaborateurs ».

Si la démarche est convaincante d’un point de vue juridique, on ne peut pas dire qu’elle fluidifie les rapports commerciaux… D’après un ancien responsable achats, grand voyageur d’affaires, « la pratique est courante, parfois systématique dans certains pays, notamment en Asie et au Moyen-Orient ». Mais, encore une fois, pas besoin de faire 5 heures d’avion pour y être confronté : en 2009, un article du Gardian faisait état d’une pratique banalisée de banquiers offrant des prostituées à leurs gros clients. Et c’était effectivement près de chez nous : la City de Londres. Dans des circonstances moins sibyllines qu’un dîner d’affaires : des clubs de lap dance…

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