Sexe, Business & Travel (3/3) – La voyageuse est-elle un voyageur comme les autres ?

Sexe, Business & Travel (3/3) - La voyageuse est-elle un voyageur comme les autres ?

Isolement du voyage d’affaires, promiscuité du MICE... Les femmes ne peuvent compter que sur elles-mêmes pour trouver les bonnes distances.

C’est une sorte de croisée des chemins, la rencontre de deux courants contradictoires au cœur desquels se trouvent les femmes depuis l’affaire Weinstein et le mouvement #metoo (ou #balancetonporc en France) qui s’en est suivi. D’un côté, un mouvement lent mais profond, vieux de plus d’un siècle, ayant connu une brutale accélération depuis les années 1970, dans les pays occidentaux au moins : la libération des femmes et l’effacement progressif des différences de traitement et de considération par-delà les différences de genre.

De l’autre, la mise au jour de la prédation à laquelle les femmes sont confrontées. Une situation que n’ignorait pas un grand nombre de femmes mais qui connaît, depuis plus de deux ans, une publicité et une médiatisation inédites, sous le regard effaré de nombreux hommes mais aussi de nombreuses femmes.

Courants contradictoires, en effet, puisque si l’un implique l’indifférenciation des genres, l’autre incite à prendre en compte cette scabreuse réalité en mettant en place des dispositifs sécurisants pour les femmes durant leurs déplacements professionnels – puisque c’est ici notre objet. Par « déplacements professionnels », on entend d’une part le voyage d’affaires, d’autre part le tourisme d’affaires (le MICE). Nous les distinguons car les problématiques qui s’y rattachent sont différentes.

Minorité

Concernant le voyage d’affaires, un sondage réalisé fin 2019 par le Business Travel Show auprès de 114 travel managers européens a révélé que de nombreux programmes de voyage ignorent les besoins spécifiques des voyageurs issus de minorités. Parmi elles, les LGBT, les personnes handicapées et… les femmes. Vous avez bien lu : les femmes sont une minorité alors qu’elles représentent – en France, à titre d’exemple – 51,65 % de la population au 1er janvier 2020.

Pourtant, le terme n’est pas impropre : en sociologie, la minorité désigne une collectivité de moindre nombre – c’est entendu, ou de moindre pouvoir dans un système social. Ainsi en est-il des Noirs en Afrique du Sud, ou des esclaves et des femmes (déjà) dans l’ancienne Athènes, ou des femmes, aujourd'hui, dans le monde entier. Voilà où nous en sommes (encore).

Les conclusions de l’enquête sont contradictoires : 67 % des responsables des voyages ont confirmé que « le duty of care qui doit s'appliquer à leurs voyageurs relevait de leur fonction ». Mais seuls 32 % d’entre eux ont mis en place des programmes spécifiques aux femmes. Pourtant, les besoins des femmes, eux, sont spécifiques, et notamment en termes de sécurité. SAP Concur a récemment publié une étude selon laquelle 73 % des femmes déclarent avoir été harcelées ou discriminées pendant leurs voyages d’affaires. Les 32 % soucieux de cette problématique organisent des programmes évitant les dîners à l'extérieur de l'hôtel ou la fourniture d'appli d'appels d'urgence.

Violence et sexisme

Pour le harcèlement, nous sommes en plein dans notre sujet « sexe & business travel », puisqu’il s’agit tout simplement de comportements inappropriés ou d’agressions sexuelles pouvant aller jusqu’au viol. En décembre 2019, le hashtag #UberCestOver compilait les témoignages glaçants d’utilisatrices de l’entreprise de VTC qui avaient connu ce type d’expériences. Ils sont représentatifs des situations auxquelles les femmes voyageant seules peuvent être confrontées.

Quant au cas des discriminations, nous faisons un pas de côté par rapport au sujet : on parle toujours de sexe mais dans le sens de « genre ». Un sexisme sans sexualité explicite, en quelque sorte. Si les conséquences en sont, la plupart du temps, moins graves que dans le cas du harcèlement, le coût psychologique reste élevé - stress, peur et humiliation, en premier lieu. D’après l’enquête de SAP Concur, il peut s’agir de questions du type « Vous ne voyagez pas avec votre mari ? », de remarques déplacées sur l’allure de la voyageuse ou encore, purement et simplement, de personnels (d’hôtels, de transport) qui les… ignorent.

Holiday on MICE ?

La misogynie débridée de certains hommes ne s’accompagnant généralement pas d’une témérité à toute épreuve, elle a tendance à s’estomper quand la voyageuse n’est pas seule, voire à s’effacer totalement (dans ses manifestations) quand les accompagnants sont en partie des hommes. C’est pourquoi la problématique du MICE en ce domaine est toute différente.

Et c’est certainement pour cette raison que si une politique de voyage conçue pour les femmes atteint péniblement le tiers des entreprises dans le cas du voyage d’affaires, elle est quasiment inexistante dans le cas des déplacements professionnels en groupe.

Des mises en relation entre collègues, d’une intimité plus poussée que dans les rendez-vous professionnels du quotidien et dépassant de loin la fiche de poste des impétrants, il y en a partout, tout le temps. Mais le MICE crée des conditions particulières, propres à les provoquer : des dizaines, voire des milliers de personnes sont réunies dans un même lieu. Elles sont collègues ou confrères et consœurs ou, à tout le moins, partagent des centres d’intérêt communs. Elles sont « au travail » mais pas dans le cadre strict de l’entreprise. Elles sont loin de chez elles. Et, pour couronner le tout, les boissons absorbées ne se limitent généralement pas aux expressos du coffee-break entre deux conférences…

Alors oui, ça arrive, et pas qu’un peu. D’une étude américaine (citée par Fatherly-IQ) auprès de 2 000 employés fréquentant des congrès, il ressort que 66 % d’entre eux ont été acteur ou témoin de ces idylles généralement à plus court terme que la politique d’investissement de leur employeur. C’est, dans la plupart des cas, entre adultes consentants et il n’y a rien à en dire, dès lors qu’on ne porte pas soutane.

Limites

Mais dans ce type de circonstances, les dérapages ne sont pas toujours contrôlés. On parle ici, bien sûr, du harcèlement et des violences faites aux femmes dans le cadre professionnel. Ces agissements n’attendent pas l’organisation d’une convention, d’un congrès ou d’une soirée de gala pour sévir. Mais, encore une fois, le terrain y est plus propice qu’à l’accoutumée. Et pourtant, donc, pas de politique spécifique en la matière.

Nicolas Godt, un Franco-Américain qui travaille aux Etats-Unis dans une société américaine, témoigne : « Depuis deux ou trois ans, quand je me retrouve seul dans un bureau avec une collègue, on laisse la porte ouverte ». De tels comportements - qu’on pourra juger sains ou paranoïaques - ont-ils pour effet d’inhiber les pulsions les plus puissantes lors d’événements d’entreprise ? Ou, au contraire, l’événement d’entreprise constitue-t-il une soupape d’où s’échappe la pression d’un quotidien ultra normé, pour le meilleur et pour le pire ? Le principal intéressé n’en a pas la moindre idée et, à notre connaissance, aucune enquête ne s’est penchée sur le sujet.

La nuit

A minima, dans le cas d’événements résidentiels, une légère attention est-elle portée à la séparation des hommes et des femmes au moment de dormir. Au Parc Astérix, où l’un des hôtels propose des appartements de plusieurs chambres à proximité de son centre des congrès, une ancienne responsable MICE des lieux confirme : « On a toujours comme consigne de constituer des appartements unisexes ». Ce qui laisse entendre que les entreprises présupposent l’hétérosexualité de leurs collaborateurs, mais c’est encore un autre sujet.

Une travel-manageuse avoue, concernant les réservations d’hôtels : « Ça m’est déjà arrivé dans le cas d’un salarié un peu limite, pas au-delà de la ligne rouge, mais, disons, lourd et peut-être en recherche, de le placer deux ou trois étages au-dessus du reste de l’entreprise, mais à part ça… » Elle ajoute : « Avec un peu de chance, il a cru que c’était une marque de considération, pour qu’il ait une meilleure vue… ». C’est drôle. Mais pas complètement.

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