Quelle place y tient la France en particulier ?
Elle est centrale. A Paris, nous avons désormais un bureau qui réunit une équipe remarquable de plus de 150 personnes. C’est très enthousiasmant. Personnellement, même si je suis désormais citoyen américain et que je suis basé aux Etats-Unis, je reste très attaché à la France et je voudrais m’inscrire en faux contre les opinions catastrophistes concernant son économie. Si l’on examine les données, septembre 2026 a été le mois de plus forte croissance de l’activité des entreprises en France depuis 2 ans. Chez Navan, nous constatons que les entreprises voyagent beaucoup et que leur activité est florissante. De nombreuses entreprises investissent dans les déplacements professionnels et dans leurs relations avec leurs clients. Elles veillent à ce que leurs équipes se rencontrent très régulièrement. Lorsque j’examine mon activité, je ne vois donc pas les signes d’une situation catastrophique. Et je pourrais d’ailleurs étendre la remarque à toute l’Europe : il y a aux États-Unis de nombreuses entreprises technologiques qui connaissent une croissance très rapide. Cependant, si on exclut ces entreprises, le reste de l’économie est en fait comparable à l’Europe et les deux régions se portent plutôt bien.
En ouverture de cet événement, Ariel Cohen, cofondateur de Navan, a reconnu que vous aviez fait preuve d’un peu de naïveté à votre arrivée en Europe. En plus d’être un levier de croissance, l’Europe a-t-elle été aussi un terrain d’apprentissage ?
Elle nous a rendus meilleurs, car nous avons appris de nos clients. Je suis français et j'avais conscience de toutes les subtilités locales. Pour un Américain, en revanche, les particularités liées à la TVA, aux indemnités journalières ou aux réglementations propres à chaque pays sont loin d'être évidentes. Nous avons également énormément appris grâce au ferroviaire, qui n'est pas du tout naturel pour une société américaine. Au cours des deux dernières années, nous avons fortement accéléré l'intégration de l'ensemble des systèmes ferroviaires européens afin de faire de Navan un produit réellement adapté aux entreprises du continent. On me raconte qu'il y a cinq ans (Aurélien Nolf a intégré Navan il y a moins d’un an, ndr), nos commerciaux se rendaient auprès d'entreprises européennes qui leur riaient au nez. Aujourd'hui, nous sommes perçus comme une solution de référence en Europe.
Navan s'adressait historiquement aux PME et aux ETI. Les grands groupes sont désormais également dans votre viseur. Qu'est-ce qui traduit cette montée en gamme ?
Nous avons enregistré une accélération très significative du nombre de clients de plus de 5.000 salariés au cours des douze derniers mois : plus de 50 % de croissance sur ce segment, qui représente désormais un tiers de nos réservations. Nous avons signé notre premier client du CAC 40 il y a quelques mois, son nom n'est pas encore annoncé, mais cela ne saurait tarder. À chaque contrat de cette envergure, la conversation avec le client suivant devient beaucoup plus aisée. Les entreprises constatent notre crédibilité, la qualité de notre service et l'adéquation de notre offre à leurs besoins.
Certes, Navan a récemment acquis BoomPop mais votre dynamique d’acquisitions semble plus calme comparée à vos premières années en Europe. La croissance externe fait-elle toujours partie de votre stratégie ?
Absolument. L'entrée en Bourse à New York l'année dernière nous a ouvert une capacité d'investissement dont nous ne disposions pas auparavant. Nous avons levé plus de 800 millions de dollars, qui figurent à notre bilan. Cela nous permet d'être beaucoup plus offensifs en matière d'acquisitions de sociétés susceptibles de compléter notre offre. BoomPop en est un excellent exemple : nous savons que 30 % des budgets travel des entreprises sont consacrés à leurs réunions et événements internes, un domaine qui repose encore largement sur des processus manuels - fichiers Excel, appels téléphoniques. BoomPop digitalise l'ensemble de ces processus grâce à une technologie fondée sur l'intelligence artificielle. Nous venons par ailleurs d'acquérir une société au Brésil, Smartrips. C'est le type d'opérations que nous continuerons à mener.
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En termes d’acquisition, Reed & Mackay vous a apporté une présence européenne et l'expertise d'une TMC traditionnelle; BoomPop vous ouvre le marché du meetings & events ; Smart Trips vous permet de capter une clientèle sur le marché latino-américain. À quoi serviront les prochaines acquisitions ?
Elles pourraient nous permettre de nous implanter dans davantage de pays. L'Asie représente une opportunité considérable : nous y travaillons aujourd'hui avec des partenaires, sans présence locale. Nous étudions activement des possibilités de rachat au Japon, en Corée du Sud et aux Philippines.
Vous ne mentionnez pas la Chine. Pourquoi ?
La Chine est naturellement un pays incontournable pour nos clients qui y envoient leurs collaborateurs. Nous y travaillons avec un partenaire local, comme la plupart des grandes agences de voyages, car la réglementation chinoise, juridique et fiscale, rend une implantation directe nettement plus complexe que sur d'autres marchés.
Lorsque vous évaluez une acquisition potentielle, la culture de l'entreprise cible est-elle un critère déterminant ?
C'est un facteur absolument essentiel. Intégrer une agence de voyages qui n'aurait aucun appétit pour la technologie serait voué à l'échec. Il faut une véritable adéquation culturelle. Le fondateur de Smartrips - qui est ici avec nous à Paris aujourd'hui - et ses équipes se sentent déjà pleinement membres de Navan, alors qu'ils nous ont rejoints il y a à peine un mois.
Parmi les annonces de cet événement, le voyage d'invités retient particulièrement mon attention. C'est un angle mort historique du voyage d'affaires que même les acteurs traditionnels peinent à traiter. Vous avez donc la volonté de couvrir le business travel de manière exhaustive, jusque dans ses niches…
Ces voyages d’invités, c’est une opportunité immense, même si la taille exacte du marché reste difficile à quantifier. Nous en avons longuement discuté avec nos clients. Dans le secteur pharmaceutique, par exemple, de nombreuses entreprises invitent des médecins à des conférences; dans les services financiers, des banques convient des investisseurs. Pouvoir envoyer des invitations, permettre aux invités de s'enregistrer et de réserver eux-mêmes, sans remboursement ni négociation sur le prix du billet, est une fonctionnalité qui rencontre un grand succès auprès de nos clients.
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Autre annonce de ce matin : l'intégration de Navan dans Slack...
Je l’ai utilisé ce matin ! J'ai changé ma chambre d'hôtel pour ce soir directement depuis Slack, sans me connecter à la plateforme Navan et sans remplir le moindre formulaire. J'ai simplement indiqué que je souhaitais une chambre plus proche du lieu de l'événement. Slack a analysé mes conversations, identifié la date, l'horaire et l'adresse de l'événement, puis m'a proposé cinq hôtels bien situés. En un clic, la réservation était confirmée. L'objectif est simple : mettre notre infrastructure à disposition des utilisateurs là où ils se trouvent déjà, sans les obliger à changer d'interface.
Amadeus, via Cytric, propose quelque chose de similaire dans l'environnement Teams. Ma question est plus stratégique : n'avez-vous pas la crainte que les outils bureautiques, portés par les progrès de l'intelligence artificielle, finissent un jour par empiéter sur votre cœur de métier ? Dès lors, ce type d’intégration n'est-elle pas aussi une façon de vous prémunir contre cette menace ?
Je pense que nous sommes solidement protégés, pour deux raisons. La première : être un agent de voyages implique de détenir des licences, des connexions directes avec les compagnies aériennes et les chaînes hôtelières, et d'aider les entreprises à gérer leurs politiques de voyage, leurs dépenses et leurs budgets. Tout cela constitue une infrastructure d'une grande complexité qu'une intelligence artificielle seule ne peut pas reproduire. La seconde : nous employons plus de 1.000 agents de voyages, c'est-à-dire des personnes qui assistent concrètement nos voyageurs en déplacement. Il arrive que l'intelligence artificielle ne puisse pas résoudre un problème et qu'il faille parler à quelqu'un. Je ne pense pas que Slack ou OpenAI aient vocation à employer des agents de voyages : ce n'est ni leur cœur de métier ni leur priorité. Notre stratégie consiste tout simplement à permettre à nos clients d'accéder aux services Navan depuis l'interface qu'ils préfèrent.
Après Slack - qui succédait à Gemini - peut-on s’attendre à des intégrations à d’autres environnements ?
Oui. Lesquels ? Tous ceux que vous connaissez, que vous pouvez imaginer. Et à courte échéance.
Difficile de parler “tech” sans évoquer l’intelligence artificielle. Jusqu’où pourra-t-elle remplacer l’activité humaine dans le voyage d’affaires ?
Je ne pense pas que nous aurons un jour des agents reposant à 100 % sur l’intelligence artificielle. Nous aurons toujours des agents humains pour vous assister lorsque vous rencontrerez un problème très complexe, lorsqu’il adviendra en dehors des heures d’ouverture ou lorsque vous devrez joindre un agent spécialisé dans les voyages. Il n’y aura donc jamais un monde dans lequel l’intelligence artificielle automatisera tout. La même chose est vraie dans le domaine de la finance - je parle ici en tant que CFO. Nous utilisons de plus en plus l’intelligence artificielle au sein de notre équipe financière, mais mon équipe continue de s’agrandir. La raison est simple : je n’utilise pas l’intelligence artificielle pour remplacer les membres de mon équipe. Je l’utilise pour les compléter, leur donner davantage de moyens et leur permettre de travailler plus rapidement et plus efficacement. Ils peuvent ainsi améliorer le niveau des services qu’ils nous fournissent.
Et vos collaborateurs voient les choses de la même façon ?
Il faut commencer par le problème que l’on souhaite résoudre. La recette de l’échec, c’est de rendre l’utilisation de l’intelligence artificielle obligatoire. Si quelqu’un comme moi ou mon responsable arrive en disant : « Vous devez utiliser l’intelligence artificielle dès demain » ou « Vous devez être plus efficaces », cela ne fonctionne généralement pas. Si vous identifiez un problème que vous souhaitez résoudre, notamment une tâche répétitive, effectuée à grande échelle et relativement simple, vous pouvez appliquer l’intelligence artificielle et générer d’importants gains d’efficacité pour les membres de votre équipe. En adoptant cette approche, vous rencontrerez moins de résistance au changement. Je le constate tous les jours. Nous sommes en train de déployer la plateforme de la très belle licorne française Pigment. Je n’ai pas eu besoin de dire à l’équipe : « Utilisez Pigment, s’il vous plaît. » Les membres de l’équipe l’ont vraiment appréciée et ont eu envie de l’utiliser.
Je reste sur la tech mais celle que vous adressez à vos clients. On pourrait presque paraphraser Mao : la révolution ressemble à une bicyclette, quand les roues ne tournent pas, elle tombe. Navan est-elle condamnée à innover sans cesse ?
Absolument, et c'est une condamnation que nous acceptons volontiers. Notre direction est entièrement focalisée sur la satisfaction client. Nous savons que cette satisfaction est ce qui nous permet de gagner des contrats, de les renouveler et de développer notre activité. Pour satisfaire les voyageurs d'aujourd'hui, il faut innover en permanence, proposer de nouveaux services et améliorer constamment l'offre. Et c'est pourquoi nous consacrons un budget de recherche et développement très important.