Privatisation ADP (2/4) – « Je suis favorable à la privatisation mais elle ne se fera pas avant 2023… Et c’est tant mieux »

Jacques Delpla, économiste, directeur du think tank ASTERION, est favorable à la privatisation d’ADP. Il la pense même absolument nécessaire mais sa position est originale : il y veut des préalables et rejette une partie des arguments de Bruno Le Maire.

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Quel intérêt à privatiser ADP ?

L’intérêt est avant tout pour le développement d’ADP. L’entreprise a des besoins d’investissements énormes pour répondre à la croissance du trafic aérien. Or, l’Etat est un actionnaire abominable car court-termiste : il se distribue davantage de dividendes qu’un acteur privé. L’Etat a une faim budgétaire énorme, liée à son déficit. Les recettes publiques de l’impôt oscillent entre 43 et 45 % du PIB, et les dépenses entre 54 et 56 %. L’écart est donc d’une dizaine de points or, le déficit n’est que de 2 points de PIB… Ces 8 points de différence sont financés par des recettes non budgétaires, notamment les dividendes.

N’est-ce pas une bonne chose que son déficit se résorbe par autre chose que l’impôt ?

Je ne le pense pas. Les dépenses doivent être financées par l’impôt et les cotisations pour des raisons de transparence démocratique.

Des besoins d’investissements pour ADP, certes, mais l’entreprise ne s’en sort pas si mal : Roissy est dans le Top 10 des aéroports internationaux…

En volume, oui, c’est normal : Roissy est l’aéroport de Paris, l’une des villes les plus attractives du monde. Ce qui ne va pas, ce sont les services, les temps d’attente, la faiblesse de l’offre commerciale. Un des avantages comparatifs de la France, c’est le luxe. Normalement, on devrait avoir à Roissy l’avenue Montaigne multipliée par deux.

Vous donnez des arguments aux adversaires de la privatisation qui veulent un aéroport et non un supermarché…

Si on ne veut pas tirer profit du fait que les gens les plus riches du monde passent dans un endroit, j’avoue que c’est un choix qui me dépasse. En dehors d’une extrême-gauche adepte de la décroissance, qui veut ça ?

Ceux qui craignent qu’on ne puisse pas être un bon supermarché en même temps qu’un bon aéroport…

Pourquoi ? La sécurité juridique, la police des frontières ou la sûreté – attentats ou accidents aériens… Tout ça relèverait toujours de l’Etat. Mais pour moi, effectivement le rôle de l’Etat doit s’arrêter là.

Au-delà, la présence de l’Etat est néfaste ?

Oui, pour deux raisons. D’abord, le scandale des slots aériens loués gratuitement ou presque par ADP où l’Etat est actionnaire majoritaire à Air France dont l’Etat est un gros actionnaire… C’est une imbrication incestueuse malsaine, un conflit d’intérêts néfaste. Le jour où on vend les slots lors d’enchères transparentes, ouvertes, publiques, tout le monde y gagne : le contribuable car les slots seront vendus plus chers, le consommateur car ce sont les compagnies qui en ont le plus besoin qui les obtiendront. Ce système est alimenté par le fait que les individus ont également des connexions qui ne devraient pas exister. La plupart des présidents d’ADP, par exemple, viennent de l’appareil d’Etat – anciens préfets, membres de cabinets ministériels, hauts gradés de l’aviation… Ou encore : en 2017, le représentant de l’Etat aux conseils d’administration d’ADP et d’Air France en 2018 était la même personne…

Mais l’abrogation d’un tel système n’implique pas forcément une privatisation…

Tout à fait. Et je pense même que cette abrogation devrait avoir lieu en préalable à la privatisation pour qu’ADP ait un fonctionnement plus sain, laissant présager de meilleurs revenus et, en conséquence, être vendu au meilleur prix. Autre préalable, d’après moi, et pour les mêmes raisons : la libéralisation du ciel européen, autrement dit, la fédéralisation du contrôle aérien qui, lorsqu’il est national pour un pays aussi central que la France, est inefficace. Et enfin, dans une moindre mesure, que le réseau de transports du Grand Paris, soit mieux connu.

Pourtant, aucun de ces préalables à la privatisation n’ont été avancés lors du vote de la loi PACTE autorisant la privatisation d’ADP…

C’est pourquoi, je trouve que ce n’est pas plus mal qu’on ait quelques années de plus avant de privatiser ADP.

Vous n’y croyez pas pour 2020 ?

Non. Macron marche sur des œufs. Les gilets jaunes, la réforme des retraites… Il semble raisonnable de ne pas le faire avant la présidentielle : les coûts politiques sont potentiellement beaucoup plus élevés que les bénéfices. Et j’ai beau être un chaud partisan de la privatisation, il y a des chantiers plus urgents, tels que la réforme du marché du travail, la SNCF, les retraites… Si on ajoute à cela, le fait que l’économie va ralentir en 2020, je pense que la privatisation est suspendue jusqu’en 2023.

La privatisation serait donc bonne pour ADP et pour son repreneur… Quid de l’Etat ?

L’opération ne profiterait pas vraiment à l’Etat. Celui qui privatise pour combler un déficit alors qu’actuellement les taux d’intérêt sont à 0 % doit vraiment revoir sa copie (d’autant qu’en termes de comptabilité nationale, la vente d’actifs, contrairement aux dividendes, ne vient pas combler des déficits mais réduire la dette, ce qui est plus démocratique)… De la même façon, je suis contre l’argument de Bruno Le Maire de créer un fonds d’aide aux startups avec le produit de la vente :  si on veut ça, mieux vaut trouver les fonds en faisant des privatisations plus faciles comme Peugeot, par exemple, ou emprunter à 0 %. Pour moi, dans ce dossier, l’argument d’efficacité générale domine donc l’argument financier : l’Etat régulateur ne doit pas avoir d’intérêt capitaliste dans ce qu’il régule.

Donc le plus gros intérêt, c’est pour ADP… et Vinci ?

Ça reste à voir. Le gouvernement doit imposer un nombre minimum d’acheteurs en concurrence. A mon avis, il y en aura au moins 10 ou 20. Une entreprise n’a pas d’argent : elle emprunte. Donc il y aura des repreneurs tels que des fonds de pension bien plus riches que Vinci. Une fois le cahier des charges qu’aura défini le gouvernement, il vendra au mieux-disant, quelle que soit sa nationalité car ce critère est illégal. Mais je pense qu’un acheteur étranger le ferait forcément avec un partenaire français, qui connaisse l’aérien national, qui sache parler au Trésor, aux syndicats… Moi, si j’étais LVMH, qui est très riche, je m’intéresserais à ADP…

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