Aéroports régionaux: Vinci siphonne l’argent des contribuables

Gestionnaire des aéroports de Lyon, Clermont-Ferrand, Grenoble et Chambéry, Vinci-Airports a « aspiré » pas moins de 44 millions d’euros de dividendes en 3 ans alors que ces plateformes aéroportuaires perçoivent d’importants fonds publics.

C’est le site d’informations locales mediacites.fr qui a levé le lièvre et il y a de quoi faire sursauter les contribuables. Pour maintenir l’activité de l’aéroport de Grenoble, le département verse 1,8 million d’euros par an à son exploitant Vinci Airports. Or, en 2016 et 2017, cette filiale du géant français (BTP, autoroutes, etc.) a empoché 2,4 millions d’euros de dividendes… en vidant la trésorerie de l’aéroport ! Au 31 décembre 2017, celle-ci affichait un solde de 203,55 euros. Depuis, la société n’a pas déposé ses comptes, alors qu’elle est dans l’obligation de le faire. Ils seraient en cours de certification, se défend-elle.

Mediacités s’est plongé dans les documents financiers des structures auvergnates et rhônalpines de Vinci Airports. Et nos confrères sont allés de surprise en surprise… De Grenoble à Clermont-Ferrand, en passant par Chambéry et Lyon, l’exploitant procède de la même manière pour les quatre aéroports de la région qu’il exploite : depuis 2016, année de sa prise de contrôle de Lyon-Saint-Exupéry, Vinci récupère des dividendes deux à trois fois supérieurs au montant des bénéfices réalisés, en piochant dans les trésoreries.                        

Ce n’est pas tout. Pour rentabiliser au maximum, Vinci Airports use d’autres méthodes : réduction de charges d’un côté – notamment de personnel – et augmentation des recettes de l’autre, sur les parkings ou sur les loyers payés par les aéro-clubs. Résultat ? Pour l’ensemble des quatre aéroports, depuis 2016, l’exploitant a versé 44 millions d’euros de dividendes à ses actionnaires privés. Un mécanisme éprouvé par les sociétés privées qui gèrent un service public : « Ces entreprises ont des contrôleurs de gestion dont le job est de faire passer le plus de résultat vers la maison-mère. Avec eux, l’imagination est au pouvoir ! »,  ironise un contrôleur de gestion publique, rompu à l’exercice de la délégation de service public dans les collectivités locales. Sauf que ces fameux résultats reposent en partie sur de l’argent public… Subventions directes par les collectivités locales, réduction de la taxe foncière ou crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE) : tout est bon pour soutenir l’activité des aéroports de la région. Et leur exploitant.

Publié cette année, un rapport évalue les subsides publics versés au secteur aérien à environ 170 millions d’euros par an. Provenant de l’État ou des collectivités territoriales, il s’agit d’aides directes à l’exploitation, de financement de lignes aériennes, d’investissements sur les plateformes ou d’avantages fiscaux. Difficile d’être exhaustif car les informations sont très disséminées. Mais Mediacités a découvert, par exemple, qu’Aéroports de Lyon (la société exploitante contrôlée par Vinci Airports) bénéfice d’un « dégrèvement » de taxe foncière qui équivaut à 4 millions d’euros entre 2017 et 2018. Une ristourne tout à fait légale : le code de l’impôt permet aux aéroports de ne payer que les « deux tiers » de cette taxe. Mais qui pose question au regard des dividendes versés par la filiale. Dans le rapport cité plus haut, le spécialiste Jacques Pavaux estime, qu’au niveau national, le manque à gagner pour les finances publiques s’élève à environ 55 millions d’euros par an.                        

Autres exemples : pour l’aéroport de Chambéry, le département de Savoie a investi 20 millions d’euros entre 2004 et 2013, quand Vinci investit moitié moins. A Clermont-Ferrand, le syndicat mixte (région, département et métropole) propriétaire de l’infrastructure a promis 7 millions d’euros entre 2015 et 2027. « Impossible de faire le compte précisément, déplore Benjamin Trocmé, élu départemental du Rassemblement des citoyens pour une Isère solidaire et écologique. Tout l’argent public dépensé passe totalement sous les radars ! » Pour la plateforme de Grenoble, le groupe d’opposition estime que le financement du département s’élève « a minima » à 32 millions d’euros depuis 2010, en additionnant la contribution de service public de 1,8 million d’euros par an et les investissements directs.

Côté optimisation financière, Vinci n’est pas en manque d’idées. Dans son rapport de 2018, la Cour des comptes a décrit la « politique globale de reversement intégral des résultats, augmentée par des prélèvements dans la trésorerie » mise en place à Lyon, à l’instar de ce que mediacités a découvert à Grenoble, Clermont-Ferrand et Chambéry. Il convient d’ajouter des facturations vers la maison-mère, comme à Rennes et à Clermont-Ferrand. Elles permettent de faire remonter des sommes conséquentes, en plus de celles perçues sur les bénéfices de la société. La SEACFA (la société d’exploitation de l’aéroport auvergnat), dont Vinci Airports est l’unique actionnaire, paye à… Vinci Airports des prestations « d’assistante technique » d’un montant annuel « minimum » de 953 000 euros, selon un rapport d’expertise comptable.

Vinci sait aussi maximiser ses recettes. Cela passe d’abord par l’augmentation des recettes de parkings, +9,3% en 2018 à Lyon, avec « la mise en place d’une tarification compétitive », d’après les termes d’un document interne. « L’exploitation de Saint-Exupéry est surtout très intéressante pour les recettes des commerces et des parkings, résume Pierre Hémon, élu Europe Ecologie Les Verts du Grand Lyon. Avec un risque : la tentation d’étendre toujours plus les surfaces de parking.

A Chambéry, les recettes extra-aéronautiques ont bondi de 17% en 2018, grâce à des « refacturations de prestations » et à la « hausse contractuelle des AOT ». Il s’agit de l’augmentation des loyers payés par les locataires de la plateforme : loueurs de voiture, commerce et… aéro-clubs. Depuis 2016, Vinci a entamé un bras de fer avec ces derniers, occupants historiques des aéroports au point de menacer la survie de certains.

Si Vinci remplit aussi vite ses caisses sur le dos des aéroports d’Auvergne-Rhône-Alpes, ce n’est peut-être pas fortuit. Car une ombre plane sur les plateformes locales : celle de la Commission européenne. En 2014, Bruxelles a annoncé la fin de toutes les subventions publiques de fonctionnement aux aéroports, afin d’éviter les distorsions de concurrence. Très concrètement, le versement annuel d’1,8 million d’euros du département de l’Isère est théoriquement illégal au regard du droit européen. Cependant, la Commission européenne a laissé dix ans au secteur pour s’adapter et elle a demandé aux propriétaires de plateformes de produire un plan de financement anticipant cette disparition des aides publiques à l’horizon 2024.