Le jour d’après ne sera pas un retour au jour d’avant

Christophe Drezet, directeur associé au sein d’EPSA GROUPE conseille les entreprises sur les tendances du moment. Dans cette tribune, il nous parle de la vie professionnelle après le confinement…

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C’était le 18 mars 2020, il y a une éternité, lors de son allocution actant le début du confinement, Emmanuel Macron, déjà, nous expliquait que « le jour d’après ne sera pas un retour au jour d’avant. »

Le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui doit faire face à une triple crise

Tout d’abord une crise sanitaire que nous éprouvons tous et qui, à l’heure où j’écris ces lignes, a déjà fait plus de 25 000 victimes en France, 65 000 aux USA et 250 000 dans le monde. La mortalité en France, depuis un mois et demi, connait une hausse de 31%.

Ensuite une crise sociale dont il est difficile de cerner les contours, car le plus dur est malheureusement devant nous. Nous enregistrons aux États-Unis depuis mi-mars 30 millions de chômeurs en plus, certains instituts prévoient déjà un taux de chômage à plus de 30% à très court terme. En Europe d’une manière générale, et en France en particulier, l’amortisseur social tente de jouer son rôle en évitant les licenciements. Pôle Emploi enregistre cependant une hausse sans précédent des demandeurs d’emploi sur mars : +246 100 soit un bond de 7,1%. Ailleurs dans le monde, des émeutes de la faim sont à craindre et dans certains pays la famine pourrait faire plus de morts que le COVID-19.

Une crise économique enfin. En début d’année la Banque Mondiale prévoyait une croissance mondiale à 2,5%, 1% en Europe. Les dernières prévisions du FMI font état d’une récession massive, puissante : -3% au niveau mondial, -7,5% en Europe et -7,2% en France. Le budget national 2020 a déjà connu 2 lois de finances rectificatives avec aujourd’hui un déficit prévisionnel à 9,1% du PIB et une dette à 115%. Nous constatons également une baisse de 49% de l’économie marchande et une baisse de 35% de l’ensemble de l’économie. Les indices de confiance des ménages, comme des patrons, enregistrent des baisses inimaginables jusqu’alors, révélateur d’un choc d’offre et de demande.

En l’espace de 2 mois, le monde est passé en terra incognita

C’est en intégrant ces éléments que nous devons aujourd’hui imaginer avec toute notre intelligence et audace le monde d’après. Avant d’analyser l’univers des déplacements professionnels, regardons comment les sociétés réagissent, car après tout, les collaborateurs se déplacent pour soutenir les stratégies d’entreprise.

Chez EPSA, depuis la mise en place du confinement, nous avons gardé un lien constant avec nos clients pour répondre à leurs besoins et commencer à imaginer des solutions aux problèmes que nous rencontrons aujourd’hui. Deux horizons semblent se dessiner dans le cadre de la reprise attendue de tous.

Le premier horizon est à court terme, voire à très court terme

C’est un horizon de quelques mois avec 2 maîtres mots : sécurité et relance. Sécurité sanitaire bien sûr puisqu’aux termes de la loi, « l’employeur doit prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et la santé physique et mentale des travailleurs. Ces mesures comprennent des actions de prévention des risques professionnels, des actions d’information et de formation, la mise en place d’une organisation et de moyens adaptés » et il doit veiller à « l’adaptation de ces mesures pour tenir compte du changement des circonstances et tendre à l’amélioration des situations existantes ». De ce fait le télétravail devrait perdurer bien au-delà du 11 mai.

Sécurité financière ensuite puisqu’il est primordial pour les entreprises de sécuriser la trésorerie en mettant en place toutes les solutions pour la préserver. Parmi les actions mises en œuvre par nos clients, nous observons : la planification d’urgence, la gestion et la transformation numérique de la chaîne d’approvisionnement. Nos plans de performance répondent à cette urgence. Cette situation de grande incertitude nécessite d’identifier l’ensemble des risques associés pour les entreprises, afin de mieux les affronter à court, moyen et long terme. On notera 2 principaux types de risques : le risque opérationnel et financier. Les entreprises qui ont de la trésorerie passeront mieux la crise et profiteront plus rapidement de la reprise, car elles auront pu investir et penser avec plus de sérénité le monde d’après.

Ensuite il conviendra d’initier la relance de l’appareil productif tout en respectant les consignes de sécurité gouvernementales. L’objectif sur cet axe est très clair, enclencher une dynamique positive afin de générer du chiffre d’affaires.

Vous l’aurez compris cet horizon court terme vise à sauver l’entreprise et à relancer la machine après 2 mois de confinement. Mais nos clients voient également plus loin, car les entreprises se doivent d’être résilientes. Une intuition est partagée par tous : le COVID-19 va précipiter la fin de la mondialisation marchande et libérale et l’émergence d’un nouveau modèle de développement plus équitable et plus durable. Car après tout, la situation que nous connaissons est aussi le résultat de ce modèle qui met en danger la santé humaine, animale et environnementale. Une enquête IPSOS menée en novembre dernier montrait que le climat et l’environnement constituaient la principale préoccupation des Français (42%). Il y a fort à parier qu’en sortie de crise cette préoccupation sera encore plus importante.

Nous sommes d’ores et déjà associés à ces réflexions, les problématiques RSE seront le nouveau centre de gravité du monde de l’entreprise du jour d’après. Les opinions publiques voient d’un mauvais œil les secteurs industriels qui cherchent à décaler la mise en place de normes environnementales plus contraignantes. C’est le chemin que les gouvernements sont en train de prendre, prenons pour preuve le sauvetage à 10 milliards d’euros d’Air France avec comme contrepartie l’engagement en faveur d’un développement durable et de réduction des émissions de CO2 qui passera par une offre domestique moins importante et une modernisation de sa flotte.

Les plans de relance en préparation devront créer de l’emploi et de l’activité économique tout en contribuant à diminuer les émissions de CO2 et à améliorer la qualité de vie. Le potentiel de création de valeur, de richesse est gigantesque !

Fort de ces éléments de contexte, intéressons-nous maintenant à ce qui se passe (et va se passer) dans l’univers complexe des déplacements professionnels.

Dans une vision court terme, les déplacements vont avoir du mal à reprendre pour plusieurs raisons. La plus évidente concerne l’absence d’offre de transport du fait notamment des contraintes liées au confinement/déconfinement. La libre circulation des biens et des personnes n’est pas pour demain. Si vous allez sur le site du Ministère de l’Intérieur, vous trouverez 6 attestations différentes à remplir en fonction de votre destination… Mais de toute façon qui veut (re)voyager aujourd’hui pour le compte de son entreprise ? La confiance du voyageur d’affaires ne reviendra qu’avec la mise à disposition d’un traitement ou d’un vaccin. Le confinement a apporté la confiance dans les outils numériques que nous utilisons depuis mi-mars. En lien avec la maitrise des dépenses et le pilotage de la trésorerie, nos clients nous indiquent également qu’ils vont massivement prolonger jusqu’à nouvel ordre les travel bans/freezes que nous connaissons dans notre industrie depuis janvier/février. Du côté du MICE, tous les événements sont annulés et/ou reportés… sans aucune visibilité sur une possible date de reprise.

Vous l’aurez compris cette période (6 mois) est propice à la redéfinition des états de reporting à votre disposition afin d’avoir une visibilité totale sur la dépense, pour mieux la maitriser. Profitez-en aussi pour vous intéresser aux systèmes et autres technologies en support à vos dashboards. Il est peut-être temps de gagner en autonomie vis-à-vis de vos distributeurs et en performance en choisissant des solutions agiles en temps réel comme Power BI. Autre sujet « chaud » le suivi et l’animation de la politique des voyages qui va devenir quasi-quotidien notamment pour prendre en compte l’évolution des mesures nationales et internationales tout comme les interdictions ou les exceptions ; un travail de veille lourd. Pour les entreprises encore non équipées, les solutions de tracking des voyageurs et des unused tickets vont s’imposer pour des raisons sanitaires et financières.

Le monde d’après sera profondément impacté par une révolution numérique qui vient tout juste de commencer. En effet nous constatons l’accélération de plusieurs tendances économiques, technologiques et sécuritaires qui actent l’accélération de la numérisation de nos économies et de nos sociétés avec une irrésistible extension du digital à tous les domaines de l’entreprise. Prenons pour exemple Airbus qui vient de dématérialiser son process de livraison d’appareil alors qu’avant il fallait une équipe de 10 personnes à Toulouse pendant une semaine. Notons également l’essor que personne ne pouvait envisager ou prédire de la médecine à distance. Doctolib a réussi à faire adopter la consultation vidéo à 30 000 médecins libéraux contre seulement 3 500 le 5 mars dernier, engendrant 100 000 téléconsultations par jour. 100 fois plus qu’avant l’épidémie. Les patients mettent en avant le confort et un gain de temps. Il y aura un avant et un après.

Alors quand on nous demande prosaïquement « quand pensez-vous que nous reviendrons au niveau de dépenses travel de 2019 ? » Le sujet n’est pas là. La vraie question est de savoir comment les déplacements professionnels évolueront tout en intégrant ces transformations majeures parce que la crise du COVID-19 a permis à tous les travailleurs une véritable appropriation des outils numériques qui nous permettent de suivre nos clients, gérer nos projets, assurer la prospection… Tout comme le télétravail va bouleverser le lien que nous entretenons avec le bureau, les outils collaboratifs de travail à distance vont concurrencer le voyage d’affaires. Le nombre de téléchargements de Microsoft Teams a par exemple augmenté de 305% la semaine du 8 mars. Notons les offensives de Facebook et Google sur le MICE en général (qui a déjà perdu 15 milliards d’euros) et le small meeting (inférieur à 50 pax) en particulier avec respectivement le lancement de Messenger Rooms et l’ouverture de Google Meet à tous les utilisateurs de compte Google (en fait tous les utilisateurs d’internet).

Vous l’aurez compris il n’y a à ce stade aucune recommandation sur étagère, nous aurons à co-construire ensemble l’adaptation de notre industrie à ce nouvel environnement. Quelques questions auxquelles nous devrons trouver des réponses :

  • Comment s’assurer que les hôtels référencés dans mon programme respectent les mesures sanitaires recommandées par les gouvernements ?
  • Comment s’assurer que les vols/compagnies réservés par mes voyageurs fournissent des masques et respectent les mesures de distanciation sociale ?
  • Comment expliquer à mes voyageurs qu’il y a aujourd’hui moins de vols… et que nous devons accepter les vols avec correspondances parce que, sur certaines destinations, les vols directs n’existent plus ?
  • Comment être sûr de la solidité financière de ma TMC et comment évaluer le nouveau business model qu’elle me propose ?
  • Les compagnies aériennes en profitent pour accélérer dans le déploiement de NDC… comment en faire une opportunité pour ma société ?
  • Un voyageur de ma société est bloqué en quarantaine à l’autre bout du monde, quelle assistance puis je lui accorder ?
  • Mon CEO a défini une stratégie qui vise à diminuer de 50% nos émissions de CO2 à horizon 2025, quelle déclinaison sur mon périmètre business travel/MICE ? Quels nouveaux critères pour mes appels d’offres ?

Ce qui nous attend est forcément plein d’incertitudes. Un sondage Kantar, mené du 16 au 22 avril, montre que 95% des Français souhaitent une relocalisation des productions clés. Il en est de même dans nombre de pays. Le monde d’après, ce sera donc sans doute plus d’Europe avec des investissements forts dans les expertises technologiques, les talents, la R&D et les infrastructures. Il faudra sûrement attendre 2 ans pour retrouver les niveaux de richesse et de production de 2019. Mais des solutions alliant évolutions de nos comportements et innovations technologiques peuvent aussi rapidement nous propulser vers une dynamique autrement plus vertueuse pour nous, nos entreprises et la planète.

Toutes les solutions que nous envisageons aujourd’hui étaient encore il y a quelques semaines complètement impossibles alors, s’il y a bien une chose à retenir de toute cette crise… C’est que tout est maintenant possible et que le meilleur est à venir parce que c’est à ce prix que nous retrouverons le chemin vers les jours heureux.

Christophe DREZET. Directeur associé.