Tribune JL Baroux – Boeing : le scénario d’une très mauvaise série

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Tribune JL Baroux - Boeing : le scénario d'une très mauvaise série
L'usine Boeing d'Everett (Etat de Washington).

Jean-Louis Baroux est un acteur reconnu du monde des compagnies aériennes. Créateur du World Air Transport Forum et de l’APG, il revient sur ce qu'il considère comme l'origine de ses dysfonctionnements actuels : sa financiarisation.

Pas de jour sans que l’on ne retrouve dans les médias un nouveau déboire survenu à un appareil fabriqué par Boeing. Tout prend d’ailleurs une importance parfois démesurée. Bientôt il suffira d’une éraflure sur le siège d’un appareil pour que cela fasse la une des journaux. Trop c’est trop. Je note cependant que la FAA (Federal Aviation Administration), l’organisme américain qui contrôle l’aviation civile, a demandé récemment une enquête approfondie sur les pratiques industrielles du constructeur. C’est dire à quel point Boeing est maintenant devenu la cible de toutes les interrogations sur la sécurité du transport aérien.

Tout commence en 1997

L’affaire remonte à quelques années. Lorsque Boeing a racheté les activités de McDonnell Douglas en 1997, il n’a plus eu de véritable concurrent dans la construction aéronautique américaine et même mondiale si on excepte l’européen Airbus qui commençait à poindre son nez. Le géant de Seattle a alors profité de ce rachat pour transférer son siège social à Chicago avant de l’amener plus récemment à Arlington, le tout pour des raisons d’économies fiscales. Il faut dire que les énormes groupes financiers ont alors mis la main sur le capital et qu'ils veulent à tout prix des résultats. C’est ainsi qu’entre 2015 et 2020 Boeing, qui a enregistré un très important bénéfice de 22 milliards de dollars, a cependant reversé en dividendes et rachats d’actions pas moins de 61 milliards de dollars à ses actionnaires. Et pour financer cette distribution, le constructeur a dû emprunter 51 milliards de dollars aux banques.

Alors progressivement la grande maison a perdu ses fondamentaux qui étaient de fabriquer des avions d’’une sécurité non égalée et avec laquelle il n’était pas question de transiger, pour se transformer en une machine à distribuer de l’argent à des actionnaires avides de cash pour rémunérer à leur tour leurs mandants. Pour l’exemple le principal actionnaire de Boeing « The Vanguard Group » gère 264 fonds d’investissements qu’il faut bien alimenter. 

La mauvaise riposte à Airbus

C’est en 2016 qu’Airbus a mis sur le marché la version Neo de son appareils drapeau l’A321 dont la version long courrier le A321NeoXLR a été présenté en 2019 pour une entrée rapide en opération.  Voilà ce que le constructeur américain ne pouvait accepter sans réagir. Or à l’encontre d’Airbus dont l’architecture de la série A320 permettait un équipement de moteurs plus gros, Boeing ne disposait que des dernières versions du B 737-800 dont le train d’atterrissage un peu trop bas ne permettait pas de supporter les bons moteurs. Et au lieu de repenser totalement un nouvel appareil, comme Airbus l’a fait pour remplacer progressivement l’A320 par l’A350 de conception totalement originale, Boeing a cherché la formule la moins onéreuse, celle qui nécessitait un minimum de coûts de recherche. On a vu le résultat.

Mais ce que l’on a constaté également est que la culture de la sécurité avait progressivement disparu au profit de celle du résultat financier. Et compte tenu de la complexité de construction d’un avion et de la multiplicité des sous-traitants, chacun en charge de la construction d’une partie voire d’une toute petite partie de l’appareil, la garantie de la sécurité est devenue un vrai casse-tête et oblige les constructeurs à de considérables investissements pour les contrôles qualité. Or, il semble bien que ces investissements n’aient pas été réalisés par Boeing pendant quelques années. Le constructeur en paie maintenant le résultat. La sanction est très forte et l’image du fabricant en est durablement affectée.

Le dernier avatar en date est la démission de l’actuel PDG David Calhoun qui rendra son tablier fin 2024. Une nouvelle direction devra alors prendre les rênes et cela ne va jamais sans quelques fortes secousses.

Boeing est-il en danger ? Certainement pas. L’entreprise est encore très forte et elle dispose d’une puissante production militaire et spatiale. D’autre part c’est maintenant que l’on s’aperçoit de la nécessite de disposer d’au moins deux constructeurs majeurs ne serait-ce que pour absorber les énormes commandes qui ont déjà été enregistrées et qui ne sont pas prêtes de s’arrêter.