Tribune – Tanguy de Laubier chante une ode aux aéroports

Tanguy de Laubier est l’ancien PDG de BlueLink, filiale d’Air France spécialisée dans la relation client. Il est aujourd’hui vice-président de l’ONG Aviation sans frontières.

Le Dieu des aéroports, c’est Janus, Dieu du passage et des portes, des commencements et des fins. 

Un aéroport, c’est un monde à part, un Monde « double face », comme Janus. Univers technologique, robuste face à celui bien fragile des Humains ; monde professionnel, organisé, solide, imaginé par les Hommes en regard de celui des Humains, toujours pressés dans ces lieux de croisements, un peu déracinés, souvent stressés.

L’envol d’un avion, une merveille d’audace, de technologie et de grâce contre nature 

La gravité nous est si familière que le moindre envol nous semble encore aujourd’hui un miracle. Et ce miracle se répète inlassablement minute après minute, jour après jour, encore et encore partout sur la planète avec une fiabilité presque parfaite. Une fiabilité pleine de grâce ! Il suffit de nous observer admirer les avions évoluer : nous nous émerveillons toujours. C’est un ballet aérien, gracieux, d’engins pourtant hippopotamesques ! 
Miracle qui tient au génie de l’Homme : d’abord celui des visionnaires, inventeurs, bricoleurs, pionniers, héros puis celui des ingénieurs, dessinateurs, mécaniciens, contrôleurs aériens, hôtesses et stewards, pilotes, manutentionnaires, techniciens spécialisés de tous bords, pompiers, médecins, agents de nettoyage, de catering, de sûreté, de sécurité, de réservation, commerciaux, experts des systèmes d’information, architectes, électriciens, policiers, douaniers, météorologues et tellement plus encore. 

Ce sont des chaînes tressées de métiers qui se complètent et s’épaulent les unes les autres. Aucun service imaginé par l’Homme n’est aussi complexe. Sa maîtrise fait notre fierté et notre admiration. 

La vie en mode rush

Et si, dans les aéroports, au delà de cette fascinante rigueur industrielle et organisationnelle, nous nous attardions un peu sur l’humain alors…. 

Alors ? Alors, nous entrons dans une palette étendue des états de l’âme. Du fabuleux : les rêves, les étoiles, le ciel, les voyages… au tourbillon court termiste anxiogène : les urgences, les aléas, les peurs. Dit autrement : se retrouver, s’échapper, se croiser, regarder, admirer mais aussi pleurer, s’éloigner, se séparer, trembler. Tous ces états d’émotions se concentrent sur des laps de temps très brefs, se côtoient à quelques sièges d’écart. Quel autre lieu contient tous les extrêmes des émotions de l’être humain de cette façon ? On y ressent l’épaisseur et la densité des âmes et des êtres.  

Lieu inestimable de prise de recul et de remise en cause personnelle 

L’aéroport est un lieu de prise de conscience, prise de conscience générée par la juxtaposition de l’hyper-vigilance due à notre déplacement et de notre structurelle fragilité augmentée par l’éloignement de notre environnement habituel. En observant attentivement le brouhaha de cette ville si particulière, nous ressentons évidemment la puissance de l’Homme. Mais, simultanément, nous réalisons toute notre infinitésimalité dans ce monde, dans l’univers, même, tant il nous semble à portée de main. L’Homme est presque tout, l’Individu n’est presque rien…. et pourtant, seul avec nous même, nous pensons très exactement l’inverse : nous, Individu, sommes tout. Étrange paradoxe ! La force du collectif qui titille la fragilité de l’Individu. Et notre vie à nous, celle à laquelle nous tenons évidemment comme à la prunelle de nos yeux, est là, chahutée, presque remise en cause. Les deux doivent œuvrer ensemble, l’Homme et l’Individu, un défi, presque une provocation. 

Une noblesse dans le service 

Alors précisément, dans ce monde de la mobilité, les deux se combinent, l’Homme et l’Humain. Si les organisations conçues par les Hommes sont remarquables, elles ne sont merveilleuses qu’avec l’Homme présent en leur sein, avec l’Homme au service de l’Humain. Un aéroport, c’est l’endroit du service par excellence, chacun a besoin d’être rassuré. C’est le Monde de l’aléa par essence : aléa climatique, aléa géopolitique, aléa sanitaire, aléa social, aléa d’exploitation, aléa improbable comme le volcan islandais ! Alors les discrets, ceux qui font fonctionner la « machine aéroport » au quotidien, deviennent indispensables, visibles ; ils se mettent au service de l’Humain, c’est cela, la noblesse de leur métier. L’empathie, la gentillesse, la bonne humeur, le sourire, l’attention, la patience, l’ouverture d’esprit, la curiosité, la débrouillardise, l’audace, l’intelligence collective, la chaleur humaine, voilà leurs qualités, celles de professionnels aguerris et talentueux ; reconnaissons-le et remercions-les. 

Un aéroport, c’est l’Humanité à portée de regard, le monde à portée d’ailes et l’univers à portée de rêves. 

Dans ces territoires restreints et confinés, le Monde est là : les cultures se côtoient, les générations s’épaulent, les langues s’entrechoquent, les regards font la synthèse et les mains complètent. C’est un ballet désarticulé, celui-ci, mais magnifique dans son interprétation finalement harmonieuse, dans sa non-recherche de cohérence, sa désorganisation, son inlassable répétition aussi.

Au fond, n’est ce pas cela l’humanité ? Organisation, anticipation, savoir-faire certes mais aussi diversité, aléas, ruptures, inattendus, émotions, chocs. 

Les aéroports relient les hommes, relient les cultures et, dans leurs entrailles, l’Humanité est présente dans toute sa diversité. Des instants mémorables se créent, des étonnements naissent, des connexions se révèlent, des rêves prennent forme ; et, de ces lieux, des « Hommes humains » s’envolent, s’émancipent, trouvent même parfois le sens de leur vie. Un aéroport, c’est un cadeau fait à l’Humain par l’Homme. Un aéroport, c’est une ville dans la vie, un lieu d’exception où l’Homme et l’Humain, le visible et l’invisible, se côtoient. C’est précisément cela, la magie des aéroports : le frottement des contraires, les opposés en contact. 

Aéroports, vous nous manquez ! 

Tant de mois sans avoir franchi vos portes. Il est grand temps pour vous de nous réapprivoiser, l’actuelle pandémie nous a rendu sauvages. Grâce à vous, nous appartenions au fourmillement du monde, profitions de l’énergie des autres, construisions côte à côte. Ce monde n’appartient pas au passé, même s’il nous semble lointain, même si nous devons le réinventer, différemment. 

Aéroports et gens d’aéroport, nous vous disons à très vite. L’évasion, les croisements, les pulsations du monde nous manquent. Vous nous manquez tout simplement