Cette Afrique où les Français ne sont pas bienvenus

Cette Afrique où les Français ne sont pas bienvenus

Laurent Bouly, directeur marketing et de l’innovation, et Annliese Berti, directrice de l’Intelligence stratégique du cabinet de conseil en sûreté internationale SSF (Scutum Security First, alertent sur un sentiment antifrançais fort dans plusieurs pays africains.

Anneliese Berti : “Le sentiment antifrançais en Afrique n’est pas nouveau mais il prend une forme nouvelle, avec une médiatisation qui l’alimente et l’instrumentalise”. Cette propagande est d’autant plus efficace que le terreau est fertile. Le statut d’ancienne puissance coloniale confère à la France une image souvent dégradée - dans les populations jeunes et urbaines, notamment.

Propagande russe

Mais la présence russe - et, dans une moindre mesure, chinoise et turque - sur le continent est un facteur aggravant. Si les mercenaires Wagner agissent sur le terrain, les armes à la main, son pendant économique, l’IRA (Internet research Agency), dirigé par le même Evgueni Prigojine, déploient leurs troupes sur le net, fake news en bandoulières.

Les relais politiques locaux sont variés : soit le biais est celui de leaders de l’opposition, soit au contraire celui du pouvoir en place. D’ailleurs les speakers SSF de rappeler : “A l’ONU, sur les quarante pays qui s'abstiennent de condamner l’action guerrière de la Russie en Ukraine, vingt-sept sont des pays africains”.

Sahara et Afrique de l’Ouest

C’est l’Afrique saharienne et de l’Ouest qui se distingue dans cette tendance hostile. Dans une dizaine de pays, la Russie est très active dans la diffusion de fake news, dans le lobbying et/ou le soudoiement de politiques locaux. S’il fallait établir un top cinq anti-hexagonal, le Burkina-Faso, la République centrafricaine, le Mali, le Soudan et la République démocratique du Congo sortiraient immanquablement du lot.

La situation économique - inflation, pénuries, notamment alimentaires, dues à la guerre en Ukraine… - est également exploitée par la Russie mais aussi la Chine. Par exemple, ces deux pays font pression pour une réforme législative du Code minier dans certains pays dans un sens contraire aux intérêts français et - prétendent-ils - favorable aux populations locales. Ce sont bien sûr leurs intérêts propres que défendent Russes et Chinois, mais le message reçoit un vaste écho. 

Baromètre SAF

Les méthodes sont parfois plus brutales encore - peu imaginables de la part de pays démocratiques. C’est le faux charnier de Gossi ou encore la tuerie dans un mariage au Mali, dans les deux cas. Le Quai d’Orsay réagit assez rapidement (deux jours pour Gossi), ou moins (une semaine pour le mariage) mais le mal est fait et se répand rapidement sur les réseaux sociaux et les médis grand public, balayant une bonne partie de l’efficacité d’un fact checking a posteriori.

Laurent Bouly : “On a détecté des signaux faibles de cette tendance dès 2020, avant leur médiatisation. On a alors créé un baromètre “SAF” (sentiment anti-français), avec une publication régulière et confidentielle, mêlant des données “risques pays” et d’intelligence économique”.

Total, etc

Ce sont avant tout les grandes entreprises directement assimilées à la France - Total, Orange, Auchan… Le risque pèse aussi bien sur leurs opérations commerciales, que sur leurs infrastructures et leurs employés.

Les deux experts en sûreté alertent donc les Français - qu’ils soient voyageurs (d’affaires en premier lieu ou expatriés, ces derniers n’étant d’ailleurs pas plus en sécurité parce qu’aguerris, le "syndrome du vieil Africain”, comme on dit chez SSF, n’incitant pas à la prudence requise. Cette prudence, que dicte-t-elle ?

Bonnes pratiques

1/ Se renseigner sur les pays : leur situation politique et gépolitique, l’état de ses relations avec la France. Mais aussi sur le calendrier : les moments d’élections, l’anniversaire d’un opposant politique, des manifestations ou des grèves peuvent être la source de violences. Le fil d’Ariane du site Internet du Quai d’Orsay est une source fiable en la matière.

2/ Adopter une attitude ‘low profile”. Eviter les discussions politiques ou géopolitiques en public, s’interdire tout signe d’appartenance assimilable à un emblème français - tel que le logo de son entreprise.

3/ En cas d’émeutes ou de mouvements de foule, ne pas se réfugier dans des endroits “connotés” français. Ainsi un vaste bâtiment public du type hôpital ou bibliothèque peut être plus sûr que l’ambassade dans certains cas. Eviter aussi les lieux ressentis comme emblématiques du capitalisme : banques, McDonald’s. Le mieux est certainement de rester dans son hôtel, muni d’une réserve de nourriture, d’eau et de cash.

On ne rigole pas

Mais même dans les contextes a priori moins risqués, ou les moments festifs par exemple, ne jamais perdre de vue que l’environnement est potentiellement hostile. Comme ce fut le cas pour se collaborateur qui a tenu à emmener ses collègues dans une boîte de nuit au Tchad sans chauffeur. SSF en a été quitte pour un appel d’un des membres de l’équipe sur sa hotline 24/7, puis d’une remontée à la direction qui s’est fendue d’un passage de savon en règle auprès de l’imprudent.

Le plus grand risque, c’est souvent l’ingénuité”, confirme Laurent Bouly. Qui précise que plusieurs de ses clients à fait une demande d’abonnements au baromètre SAF. Ce n’est pas un bon signe.