Aérien : la grande dérive des produits dérivés

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Entre le prix affiché du billet et son prix réel, l'écart peut être de taille. En découvrant le marketing, les compagnies aériennes innovent en offrant une foule de services, des plus utiles aux plus insolites. Pour Jean-Louis Baroux, cette approche du "dégroupage" n'est pas sérieuse. Et il le prouve !

Aérien : la grande dérive des produits dérivés
Tout est bon pour afficher un prix attractif et cependant encaisser une recette pas trop dégradée. Le transport aérien actuel en donne une éclatante démonstration. La guerre tarifaire est d’autant plus brutale qu’elle se fait en direct par internet avec l’arme absolue des sites de prix comparatifs. La parade des compagnies consiste à afficher un prix d’appel très compétitif et à gagner une recette complémentaire totalement nécessaire à leur survie en vendant des produits dérivés dont certains sont d’ailleurs obligatoires. Cette pratique n’est pas nouvelle. Depuis des années, le « yield management » a fait des ravages et d’ailleurs, il continue. Le prix d’appel sur Paris New-York est de 355 € mais combien de places sont-elles disponibles à ce tarif ? Le prix le plus bas trouvé ce jour sur le site Internet d’Air France pour un départ le 29 octobre et un retour le 02 novembre est de … 1900 € !

Mais cela ne suffit pas et les transporteurs ont rajouté à loisir des surcharges souvent camouflées en taxes. Certains proposent sur leur site un prix taxes comprises, c’est le cas d’Air France, d’autres les rajoutent au fur et à mesure que vous avancez dans votre dossier de réservation. Notons ainsi que le montant des taxes et surcharges pour le Paris New-York mentionné plus haut (affiché TTC) est tout de même de 267 €. Dans ce montant, il y a certainement des surcharges carburant dont on pensait bien qu’elles n’auraient plus leur utilité, si jamais elles avaient pu l’avoir un jour, compte tenu du prix actuel du pétrole.

Les transporteurs « low costs » ont fait de ces produits dérivés une véritable stratégie d’attaque. Pour écrire ce papier, je suis allé sur les sites Internet de EasyJet et Ryanair, et c’est très instructif. J’ai comparé ce qui est comparable : un aller/retour Paris Rome aller le 29 octobre, retour le 02 novembre. Les deux transporteurs desservent Ciampino, EasyJet à partir d’Orly alors que Ryanair opère de Beauvais. Tarif affiché par EasyJet : 290,38 € et par Ryanair 113 €. Et puis nous entrons dans les additifs au tarif. Pour EasyJet, une assurance fortement recommandée (elle vous colle après pendant votre dossier de réservation comme le sparadrap du Capitaine Haddock dans Tintin) : 20 €, une taxe ou service, appelez comme vous le voulez, de 22 € par bagage enregistré, mais vous êtes obligés de le faire sauf à voyager avec un sac à main. A noter aussi une option « speedy boarding», c'est-à-dire le droit d’entrer dans l’avion en passant devant les autres passagers, sauf qu’il n’y a pas de file séparée à l’enregistrement et qu’il faut bousculer les autres passagers agglutinés devant la porte, le tout pour 16 € et on vous proposera de contribuer à la compensation carbone pour 3 €. Ce n’est pas fini, la compagnie vous proposera de louer une voiture, des chambres d’hôtel à des prix non compétitifs, bref tous services où elle doit gagner une commission confortable et enfin, elle vous chargera, le mot n’est pas trop fort, de 7 € pour paiement par carte de crédit alors que vous ne pouvez pas faire autrement.

Avec Ryanair, nous entrons dans le «dur» des produits dérivés. Au montant de 113 € qu’il vous faudra débourser pour un trajet Beauvais à Ciampino, faut-il déjà aller vers ces aéroports, il vous faudra rajouter 24,13 € de « taxes et frais » à l’aller et 23,05 € au retour, 5 € à l’aller et autant au retour si vous vous enregistrez en ligne, autrement si vous faites le travail à la place de la compagnie, 1 € pour recevoir un message texto pour vous assurer que votre réservation est bien passée, 7 € pour paiement par carte de crédit et on vous proposera pour la modique somme de 79 € un bagage Samsonite dont on vous assure qu’il est approuvé par Ryanair, c'est-à-dire que vous pouvez le monter dans les «racks à bagages» au lieu de les mettre en soute, service également payant. Autrement dit, avant même d’acheter votre bagage, le prix est passé de 113 € à 171,16 € soit tout de même 51% de suppléments obligatoires. Qu’y a-t-il dans le poste «taxes et frais» ? Mystère.

Et ce n’est pas fini, les compagnies vous vendront à bord, et c’est bien leur droit, une restauration simple, mais souvent assez bonne, meilleure en tous cas que celle «donnée» par les transporteurs traditionnels et des parfums, jouets, articles variés également très rentables et surtout très utiles pour compléter la paie des personnels navigants.

Petit à petit, on s’achemine vers un transport aérien d’une qualité extrêmement médiocre mais gratuit ou presque, le client ne paiera que les «taxes et surcharges», et les transporteurs ne gagneront leur vie que sur les produits dérivés. D’ores et déjà des salons et colloques internationaux ne sont plus consacrés qu’à ce sujet.

Ce secteur d’activité a perdu ses fondamentaux qui sont de transporter les clients en faisant de ce service un moment de plaisir en le faisant payer au juste prix. Pour avoir oublié les bases de leur métier, et développé à outrance les produits dérivés, les banquiers ont failli précipiter le monde dans la catastrophe économique. Et cela n’a pas servi de leçon.

Jean-Louis BAROUX
Fondateur d'APG