Sûreté et Sécurité 2020 (1/4) – Trump or not Trump

Trump or not Trump?
Photo: Brendan Smialowski/AFP/Getty Image

La situation géopolitique de l’année 2020 est, comme les précédentes, placée sous le signe de l’incertitude. Avec une inconnue supplémentaire, de taille : le déroulement de la campagne présidentielle américaine.

Avec la régularité des Jeux olympiques, les élections américaines créent, tous les quatre ans, une incertitude supplémentaire dans les tentatives de prospective en matière de géopolitique. Mais, comme le reconnaît Jean-Marc Balancie, directeur Analyse et Risques pays chez Anticip, « Habituellement, entre Démocrates et Républicains, c’est un peu bonnet blanc et blanc bonnet : la politique étrangère américaine est normalement basée sur une tradition et un consensus qui dépassent les clivages ». L’action volontiers disruptive de Donald Trump change la donne : « Il y a un côté éléphant dans un magasin de porcelaine », poursuit l’analyste.

L’inconnue américaine

« On peut imaginer que durant la campagne, il y aura une surenchère à la hauteur de la personnalité du président sortant », confie Christophe Suptil, directeur général Stratégie de sécurité d’International SOS. A la hauteur de la personnalité de Trump… Tout est dit. Et de poursuivre : « Trump a eu des actions fortes, notamment en Corée du Nord, en Israël, en Iran… » Par-delà son résultat qui sera connu en novembre 2020, c’est le déroulement même des six mois précédant le scrutin qui peuvent impacter, au premier chef, ces régions.

Autre enjeu essentiel de l’élection américaine : le devenir de la guerre commerciale engagée avec force par Donald Trump, notamment à l’encontre de la Chine. La Chine, bien sûr, mais aussi l’ensemble de l’Asie du Sud-Est, dont les pays sont étroitement liés à l’un ou l’autre des deux géants, sont très directement concernés. Mais c’est en réalité l’ordre économique mondial qui est menacé si l’escalade en ce domaine se poursuit.

La diplomatie a horreur du vide

Comme dans un jeu de taquin, en matière de relations internationales, bouger un carré, c’est laisser de la place pour un autre. La Russie, dans son activité (son activisme, diraient certains) diplomatique et stratégique est à l’affût des opportunités d’affirmer son rôle de puissance de premier plan (sans commune mesure avec son poids économique) et de pousser son avantage. Le retrait des Etats-Unis du jeu proche et moyen-oriental, notamment en Syrie, débuté par Barak Obama, amplifié par Donald Trump, laisse un champ vacant qu’elle entend bien occuper. Or, comme le dit Christophe Suptil : « La conception qu’ont les Russes de leurs partenariats, l’idée qu’ils se font de la démocratie et de la gouvernance sont si éloignées de celles des Américains, que le remplacement des uns par les autres est forcément facteur d’instabilité ».

Pour Jean-Marc Balencie, ce retrait américain aiguise les appétits russes, certes, mais également chinois. En conséquence : « La sortie de crise syrienne va donner lieu à un réalignement diplomatique de certains pays désireux de ne pas laisser les mains libres à la Russie et à la Chine dans cette région. Réalignement qui devra se faire en tenant compte de la Turquie ».

Et la zone OCDE ?

La Turquie d’Erdogan, justement. Elle est l’un des facteurs de déstabilisation possibles parmi les pays de l’OCDE. La république anatolienne a récemment entamé une offensive pour exploiter des gisements de gaz off-shore au large de Chypre. Les enjeux énergétiques sont énormes. Chypre y est bien sûr opposée et bénéficie du soutien de l’Union européenne… De petits incidents navals ont déjà eu lieu et la situation pourrait s’envenimer. Dans ce dossier, la Turquie est isolée mais dispose d’une arme très dissuasive pour les Européens : le robinet à immigrés.

Autre motif d'incertitude made in OCDE : le saut dans l’inconnu que constitue le brexit. Engorgement des ports ou business as usual ? Nul ne peut le prédire, nul ne peut en dessiner les conséquences – faibles ou à effet boule de neige.

L’Afrique grise

Le continent africain n’en finit pas de remplir de gris le planisphère des risques géopolitiques. Groupes terroristes, Etats défaillants, conflits interethniques en font, année après année, une zone dangereuse « du Nord au Sud », précise Christophe Suptil. Pourtant, avec les 200 experts d’International SOS, il régionalise les zones de tension, par-delà ou en-deça des frontières entre Etats, même si sept pays du continent ont tout entiers été classés dans un risque supérieur à 2019 – c’est le cas notable du Burkina-Faso - quand deux autres font le chemin inverse. De cette régionalisation, il ressort, par exemple que « la RDC dans son ensemble est moins risquée qu’en 2019 mais le centre et le Nord du pays le sont davantage ». 

Jean-Marc Balencie voit, quant à lui, plusieurs échéances importantes pour le continent, notamment dans cette Afrique de l'Ouest si présente dans les relations économiques françaises : « Année électorale en Côte d'Ivoire, au Ghana, et, plus problématique, en Guinée où le président veut modifier la constitution pour lui permettre de se représenter ; élections aussi au Cameroun en 2021 où l’après-Paul Biya, 84 ans, pourrait enclencher un scénario d'implosion du type Yougoslavie post-Tito ». En dehors de cette zone d'influence française : « Échéances électorales en Ethiopie où le Premier ministre Abiy Ahmed, pourtant élément stabilisateur et Nobel de la Paix 2019, pourrait être battu par des coalitions régionales hétéroclites ».

Signaux faibles

Pour International SOS, la situation s’améliore au Nicaragua et dans les Iles de la Baie (Honduras) mais empire au Mexique et au Bélize. Mais pour ce qui est de l’Amérique latine, c’est la situation au Chili et en Bolivie qui retient l’attention. En effet, comme le dit Jean-Marc Balencie en convoquant l’exemple du Chili : « Qui aurait pu prévoir que l’augmentation de quelques centimes du prix des tickets de métro allait engendrer une telle crise ? »

Ces événements sud-américains évoquent, par leur imprévisibilité, la crise hong-kongaise. Dans ce cas comme dans d'autres, une décision politique ou socio-économique peu spectaculaire met le feu aux poudres. Bien sûr, une telle disproportion entre l’étincelle et l’incendie s’explique par la haute inflammabilité du terrain. Et cette inflammabilité ne peut être repérée que par des signaux si faibles qu’ils sont parfois invisibles. Un fait qui incite les experts et analystes à la modestie : « Nous n’avons pas la capacité à prévoir. Nous surveillons des signaux et nous nous préparons à réagir en cas de confirmation du risque. Et si nous n’avions pas repéré le signal, nous nous adaptons au plus vite », reconnaît Christophe Suptil.

Ces crises dont les signaux de prévisibilité sont si faibles et dont la dimension sociale est si forte ne sont pas nouvelles - les "printemps arabes" de 2011, par exemple, n'avaient pas été anticipés - mais ils tendent à se multiplier. D'après Christophe Suptil, le mouvement des "gilets jaunes" en France entre dans cette catégorie avec, parce qu'il se déroule dans un pays économiquement développé et institutionnellement fort, des conséquences autrement moins déstabilisatrices.

Certitude du risque et hypothèses d’apaisement

Peu ou prou, il y a unanimité entre SOS International et Anticip quand il s’agit de désigner les pays dont la côte d’alerte a monté d’un cran ou plus durant cette année. Ce triste podium se partage entre le Burkina Faso, la Tchétchénie et le Mexique où la criminalité ultra-violente et la corruption affectent au moins une vingtaine d'états sur les trente-deux que compte cette république fédérale.

Jean-Marc Balencie parie sur un motif d’optimisme très prudent concernant le Moyen-Orient : « L’Arabie Saoudite a pris conscience qu’il y avait une ligne jaune à ne pas franchir. A défaut de quoi, la déstabilisation de la région la pénaliserait elle-même. Ainsi, ces dernières semaines, on a vu le Royaume tendre la main au Qatar et au Yémen. De même, il y a une accalmie dans ses relations avec l’Iran, facilitée par le fait que ce pays, confronté à une grave crise sociale, serait trop heureux de fermer l’un des deux fronts auxquels il doit faire face. Globalement, on est plutôt dans une phase de modération ».

Autre perspective putative : une victoire démocrate aux élections américaines ferait rentrer les Etats-Unis dans une normalisation de leur action sur la scène internationale.

Décidément, comme le disait Paul Claudel, le pire n’est pas toujours sûr… Paul Claudel était dramaturge. Et diplomate, aussi.

Pour plus de détails, la carte Travel Risks d'International SOS.

Tout au long de la semaine, nous poursuivons notre éclairage sur les tendances 2020 de la sûreté et la sécurité des voyages d’affaires. A venir :