A la SNCF, une petite grève peut en cacher une autre !

L'appel à la grève dans le secteur public a trouvé un écho du côté de la SNCF où la CFDT Cheminots, Sud-Rail et l'Unsa appellent à la grève. Les voyageurs d’affaires ne subiront pas trop de conséquences a priori, mais attention, ce n’est pas fini nous avertit Pat, notre chroniqueur ferroviaire. Et il recommande à tous de surveiller la situation sociale à la SNCF comme le lait sur le feu.

Grève à la SNCF ce mardi, combien de divisions ? Nos lecteurs vont penser : comme d’habitude, la CGT, SUD…

Ben non ! Pas la CGT. Pas cette fois-ci. A la SNCF, la CGT-Cheminots n’a pas déposé de préavis de grève national pour le 10 octobre. L’heure est pour cette organisation, la première de la SNCF (34,33 % des suffrages aux dernières élections professionnelles), à poursuive l’ancrage (sic) de la mobilisation.

Mais alors qui fait grève ? Sud-Rail bien sûr (16,83 % de représentativité) qui s’est fait une spécialité d’avoir toujours un préavis long sous le coude, prêt à servir à chaque fois qu’une occasion se présente et il y en a souvent!

L’UNSA (23,86 %), a seulement lancé un évasif appel à donner de la voix. L’UNSA-Ferroviaire, issue d’un syndicat catégoriel de cadres et d’agents de maîtrise de la SNCF, est restée une organisation très marquée encadrement. Hyper-sensible sur les liants du contrat social (statut du personnel, retraite, déroulement de carrière, facilités de circulation…). Alliant volontiers un discours cégétiste de bon aloi mais avec, le plus souvent, une faible mobilisation de ses troupes pour s’engager dans une cessation concertée de travail (l’expression savante du vocabulaire RH à la SNCF pour désigner une grève).

Fait nouveau à la SNCF dans la période, cette fois-ci c’est la très raisonnable CFDT-Cheminots (15,15 %) qui entre dans la danse. Attention, la CFDT chez les cheminots, c’est aussi la FGAAC, le syndicat autonome des agents de conduite (30 % de la profession). Mais pas de quoi s’affoler. Son appel à une manifestation devant le Ministère des transports est certes assorti du dépôt d’un préavis de grève, mais en tout petit sur son tract ! Dans son adresse aux cheminots, elle était plus radicale il n’y a de cela que quelques jours, n’hésitant pas à employer le terme d’ultimatum. Vocabulaire guerrier.

Une grève pour quoi, contre quoi ?

Les ordonnances, certes. Mais aussi, pour le cheminot lambda, certainement bien davantage et surtout plus concret que ça !

Il faut dire que ces dernières semaines rien ne leur a été médiatiquement épargné aux cheminot(e)s, renforçant leur sentiment de citadelle assiégée. Un tapage médiatique fin juillet quand la gare Montparnasse fut bloquée trois jours en raison d’un incident technique aux abords d’un poste d’aiguillage. Les cheminot(e)s ont horreur de ça. Viscéralement attachés à leur entreprise, ils ne supportent pas qu’on en dise du mal. Il n’y a qu’eux à avoir le droit de dire du mal de la (direction) SNCF. C’est comme ça !

Puis, d’aucuns sont venus agiter des chiffons rouges : leur Statut, leur retraite… à revoir et réformer profondément, dixit le Président de la République. De vilaines choses citées d’abord dans la communication interne de l’entreprise, mais sans réaction immédiate du corps social. Il faudra attendre, deux mois plus tard, une reprise dans des médias nationaux. Information soufflée à dessein pour qu’elles soit enfin relayée et atteigne sa cible puisque, manifestement, les cheminot(e)s ne semblent pas trop lire, ni dans le texte, ni entre les lignes, la prose de communication interne qui leur est destinée ? La question est posée.

Puis, les velléités de rogner le périmètre des facilités de circulation du moins pour les ayants droit ascendants. Ces "billets gratuits" sont certainement fort peu utilisés en nombre dans cette catégorie, mais c’est surtout un symbole et la crainte qu’en tirant sur un fil, tout l’écheveau finisse par se défaire.

Et coup de massue, le transfert obligatoire des personnels aux nouveaux exploitants ferroviaires, si d’aventure la SNCF venait à perdre des marchés avec les régions. Appel d’offre soumis à concurrence oblige. La concurrence, un gros mot pour les cheminot(e)s.

Drôle de concurrence d’ailleurs. Car pour aller d’un point A à un point B, le voyageur n’aura toujours pas le choix. Le logo de son train aura changé. Les voies, les caténaires, les signaux, les postes d’aiguillage, les commodités ou pas des gares, resteront bien évidement les mêmes, avec leur lot d’incidents et d’aléas sur les infrastructures. Et le personnel, ces sacrés cheminots volontiers très revendicatifs - qui ne seraient pourtant pas très efficaces selon leurs imprudents détracteurs - les nouveaux entrants les veulent à leur service, d’autorité ou volontaires d’office même ! Car sans eux, comment faire rouler des trains ? Paradoxal. Des cheminots qui, après avoir été formés par la SNCF (à la conduite des trains notamment) pour un coût interne non négligeable ne peuvent assez souvent et pendant un temps suffisant aller ailleurs que contre paiement d’un dédit-formation. Là, cadeau aux nouveaux exploitants ? Seront moins chers, c’est sûr ! La Cour des comptes pourra encore venir en redire.

De drôles d’idées venant d’une proposition de loi (même pas un projet de loi), qui n’avait auparavant fait l’objet que d’une mise en garde de la CFDT à l’adresse des Sénateurs Maurey et Nègre, auteurs de la proposition. Jusqu’à ce qu’à leur tour, sous couvert de l’U.T.P. (l’organisation syndicale patronale du secteur), les entreprises ferroviaires s’entendent sur le transfert obligatoire du personnel (or la SNCF est un acteur important, sinon même le bailleur de fonds, de l’U.T.P.).

N’en jetez plus ! A moins que Guillaume Pepy en personne ne veuille mettre les cheminot(e)s en grève pour mieux garder la main face aux pouvoirs publics ? Qui sait ?

Car qui peut croire que socialement tout cela va bien se passer ?

Et la CGT dans tout ça ?

Eh bien, la CGT-Cheminots souhaite manifestement, pour l’heure, compter les points. Plus exactement les grévistes à l’appel des autres. Et ce faisant, une fois n’est pas coutume, elle fait la grève… de la grève à la SNCF ce 10 octobre.

Car elle se doute bien, la CGT, que son homologue et concurrente (peu menaçante) de la CFDT-Cheminots ne risque pas de mobiliser les foules. Quand bien même elle cernerait bien les motifs de mécontentement parlant aux cheminot(e)s et esquisserait des réponses qu’elle veut toujours pragmatiques, elle n’a pas les capacités militantes suffisantes pour mener à bonne fin une mobilisation d’ampleur. La CGT, elle, les a. Laisser la CFDT, qui semble avoir voulu imprudemment et ponctuellement être plus radicale qu’elle, mariner dans son appel à la grève peu suivi d’effets, suffit parfaitement au bonheur de la CGT et sert sa propre stratégie. Le signal sera clair : il y a grève à la SNCF quand la CGT le décide. Il n’y a pas grève le jour qu’elle n’a pas décidé !

Bien sûr, il y a aussi les éternels trublions de Sud-Rail, qui ne sont pas à une journée d’action près. Ne jamais les perdre de vue ceux-là. Certes, au fur et à mesure que l’assise électorale de l’organisation réputée radicale s’est développée et qu’elle a attiré à elle de nouveaux adhérent(e)s, plus jeunes, plus inexpérimentés, davantage éloignés peut-être de sa doctrine fondatrice, Sud-Rail a un peu perdu de sa faconde (mais pas partout, et la SNCF est vaste !). Il n’est pas toujours évident pour Sud-Rail de ne regrouper que des militants révolutionnaires ou radicaux (euh, c’est la SNCF qui les a embauchés !), prêts à se sacrifier pour toute cause pourvu qu’elle serve à bloquer l’économie (le mot d’ordre le plus fréquemment relayé dans la période sur les réseaux sociaux cheminots non modérés).

Mais attention, l’histoire de Sud-Rail est faite de conflits certes minoritaires en nombre de participants, mais extrêmement bloquants et désorganisant la production de la SNCF. Il lui suffit de mobiliser deux ou trois jours de suite dans quelques dépôts, quelques ateliers, quelques points névralgiques et stratégiques du réseau ferré. Sud-Rail le sait et concentrera ses initiatives là où elle est en pole position. La CGT essaiera de ne pas les lâcher d’une semelle pour ne pas se faire déborder. Et le premier à souhaiter que la CGT ne se fasse pas déborder et y avoir intérêt sera, qui ? Guillaume Pepy, pardi !

Alors, en point de sortie le moment venu, à la CGT et aux cheminots qui lui font confiance (les entreprises ont les syndicats qu’elles méritent), il faudra bien leur donner quelque chose.
Et ce quelque chose, c’est finalement peu ou prou ce que veulent l’immense majorité des clients, consommateurs, usagers de la SNCF : des trains pas chers, partout, rapides, confortables et à l’heure…


Dans son exercice de communication "La vraie info " (la CGT a appris de Guillaume Pepy !), l’organisation syndicale développe et détaille tout ça de long en large. Les voyageurs d’affaires peuvent même répondre à un sondage en ligne.

Ce 10 octobre, les chiens aboient, la caravane passe. Autour du 20, la CGT reprend la main et l’initiative avec des troupes cheminotes chauffées à blanc. Là, les voyageurs d’affaires peuvent être inquiets.

PAT